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Ce bon vieux loup de mer
Mathieu Roux

Je suis assis sur un rocher plat face à la mer. Malgré le soleil brillant, il fait froid, très froid, j'ai froid, très froid, je tire comme un fou sur mon bonnet. J'essaie de transformer mon bonnet en cagoule. Avec mes ongles tranchants comme des couteaux de boucher, j'essaie de percer deux trous pour les yeux (je suis venu contempler la mer, ne l'oublions pas). Oh, pis… Je me lève, je me dégourdis les jambes, je secoue les bras, je suis un morse qui péniblement arpente la banquise. J'ai une idée. J'exécute de petits sauts pieds joints et, au zénith de mon envol, fais s'entrechoquer mes deux chaussures, ceci au moins cinq six fois, tente, avec un acharnement héroïque, de réactiver la circulation du sang, promesse de vie, de chaleur, de sexe sauvage, dans mes pieds congelés. Alors que je suis au zénith de mon sixième envol, et que mon regard n'est plus concentré sur mes pieds et le rocher plat face à la mer qui accueille ma réception (je maîtrise désormais cet exercice parfaitement, je suis le Champion du Monde du saut-pieds-joints-entrechoqués), j'aperçois un bateau au loin que je connais bien. C'est le bateau de mon oncle. D'Oncle Sylvain. Tiens, me dis-je, et manque ma réception, les deux pieds toujours liés alors qu'ils touchent la terre ferme (mais cet envol a bien duré une bonne dizaine de secondes, j'ai eu le temps de faire de grands signes à l'oncle Sylvain, qui m'a répondu, et auquel j'ai à mon tour répondu, comme si c'était lui qui m'avait remarqué le premier, j'ai même échangé quelques signes en morse avec lui, notre langage secret à nous deux, tout cela en l'air, je détiens des pouvoirs, ils vont m'entendre à la maison, " bon à rien ", tu parles, pff, allez-y, sautez un peu pour voir, qu'on rigole). Le cul par terre, mais heureux, je bats des pieds pour saluer le retour de mon oncle, et je le vois s'esclaffer, ce bon vieux loup de mer, la pipe à la bouche et la barbe d'un jour et demi. Ah, oncle Sylvain ! N'ayant pas d'affection particulière pour mon père, un joueur de golf à la retraite, pas un champion, oh non, un petit nom du coin, un championou, tout juste bon à animer les kermesses, à jouer dans les églises, sur les porte-avions, dans les grottes, je me suis pris de sympathie pour mon oncle Sylvain, Le Pêcheur de Dorades, l'Homme de l'Atlantide, la Sirène. Le père que je me suis choisi, c'est lui, qui accoste maintenant sur le ponton branlant que mon dos foule en roulades simiesques. Je fais la fête à mon oncle comme un bon toutou. Il me prend dans ses bras, je me sens fort et beau. J'ai envie de l'embrasser à pleine bouche, j'ai envie d'être la femme qu'il a laissée au port et qui n'a pas bougé depuis, qui a allumé quelques cierges, qui a prié beaucoup, mais qui n'a pas pleuré, jamais, qui est restée digne, qui a attendu, sans jamais douter du retour de son marin au long cours. Je reprends mes esprits, relâche ma prise qui devenait gênante, et lui adresse une bonne vieille tape dans le dos, peut-être un peu plus fort que je ne l'aurais voulu car il paraît surpris, lui qui ne bronche jamais lorsque les gars du café l'empoignent comme un ballot d'avoine, et je m'exclame, faussement détaché : " Alors, cette pêche ? ". Il me sourit, mystérieux, et m'invite à monter dans son bateau : " Viens m'aider à défaire les poissons des filets, tu t'en rendras compte par toi-même ". " Oh Oui !" (je suis redevenu l'enfant que je n'ai jamais cessé d'être). Là, dans les mailles du filet, parmi sardines et rascasses, daurades et rougets, brille le métal aurifère et dentelé d'une couronne. N'y touche pas ! soudain hurlé-je à l'oncle, C'est la couronne du Roi. Et lui interloqué de répondre : Je croyais que le Roi était en exil… Je n'écoute plus l'oncle, mes yeux se dressent vers l'horizon, palpent l'aigrette des vagues, à la recherche d'une main, d'un crâne, d'un signe. Ma concentration est telle que je fais surgir des flots les cadavres de mille marins. Mais ce charnier tanguant ne charrie aucun Roi. La force de ma Vision faiblit. Je n'ai plus de force. Je souris à Oncle Sylvain (recroquevillé, muet, pâle vaguement), je dis : Allons, rentrons, ce n'est pas grave, rentrons. Il opine, replace sa pipe entre ses lèvres, reprend son rôle, imperturbable. Mais, moi, j'ai vu la peur dans ses yeux, le squelette sous la salopette, j'ai vu la mort à venir, les guerres et les massacres. Ce soir, je fumerai une cigarette face à la mer, sur le rocher plat face à la mer. J'attendrai. J'ai tout mon temps.

Paris, Juni 2003

Paris, 2002

Mathieu Roux: sur l'auteur

 

   
« …et voici quels actes, et voici quelles alliances. »
© 2003   das gefrorene meer - la mer gelée