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Numéro 2 - Territoire

 

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« Une autre manière de voyager comme de se mouvoir, partir au milieu, par le milieu, entrer et sortir, non pas commencer ni finir. »

A travers mur
Pierre Drouot

Que deviens-tu ? La mer plutôt calme se frotte contre le bateau. En regardant vers le sud ouest, le long de la côte, on la voit s'immobiliser, presque solide sous les coups amples du soleil. Une mer blanche, comme fondue dans un silence indifférent. Les plages s'éloignent, à la traîne des collines d'arganes. Je m'abrite comme on peut à l'ombre de filets. Bonjour Monsieur vous partez ? Oui. Deux jours deux nuits. Vous pêchez aux abords de l'île ? Le vieil homme a bien voulu me laisser embarquer. J'aiderais à la pose des filets. Je sais faire, j'ai dit. Après tout, j'en ai bien jeté quelques-uns uns le soir, parmi mes hameçons laissés en otage à la Baltique. Je me levais le matin. Je crois qu'il n'est pas dupe. Un de ses employés s'est saigné hier en décapitant un thon. Non, il n'est pas près de revenir. Sa femme était venue chercher sa dernière paie. Elle s'éloignait sur la jetée de béton. L'enfant, qu'elle tirait plutôt qu'elle ne le tenait par la main, ne pleurait pas. Nulle ombre autour d'eux.
Que deviens-tu ? Le jour commence déjà à décliner. Le vieil homme m'a désigné une place à l'avant. Ils étaient trois sur le petit rafiot. Les autres pêcheurs, plus jeunes, remplissaient les cales de morceaux de glace. Aucun nuage. Nous devrions avoir une belle lune ce soir, me glissa-t-il. Il habite face à la mer. Toutes les nuits, à terre comme en mer, il se prépare une tisane, et sort sur sa terrasse ou sur le pont pour observer la lune se noyer dans l'océan. Tellement plus doux qu'un coucher de soleil - économie de la violence et des couleurs. Mort sereine, résignation pâle d'un monde endormi. Cette nuit ? Une heure à peu près. Bonjour. Les deux hommes ne se sont ni redressé ni retourné - ils continuaient à charger la glace. Ils savaient déjà à quoi je ressemble. Ils m'avaient entendu parler, entendu le vieux m'appeler Monsieur. Le bateau roule légèrement, et la chaleur commence à me donner envie de somnoler.
Que deviens-tu ? Tout semble en effet désirer mon sommeil : la main lourde du soleil, les oscillations régulières de la barque, les craquements de la coque qui me rappellent le berceau de bois du grenier où j'endormais ma sœur tandis que Grand-père débouchait la bouteille de Calva - la dernière, monsieur Jean, cette fois c'est la dernière, sifflait invariablement le vieux Christian en balayant la campagne déserte entourant sa ferme de ses regards inquiets avant de la lui glisser sous le manteau. Les bouées et les filets contre lesquels mon dos repose conservent les odeurs de mers moins clémentes et procurent à mon bien-être la conscience de lui-même. Le bateau n'était pas jeune, il s'appelait l'Armor. La peinture blanche de la cabine de pilotage, ouverte aux vents, disparaissait peu à peu, laissant la mer creuser des rides profondes dans le bois nu. Par endroits, on avait voulu incruster des coquillages, comme sur ces cache-pot grossiers vendus au bord des routes de la côte. Une carcasse d'araignée de mer, posée sur le plancher du pont, attendait sagement d'être fixée aux montants de la cabine, s'autorisant seulement à accompagner parfois le roulement du navire. Elle répondait dans la lumière vive de midi aux petits fanions oranges plantés sur les bouées artisanales emballées de plastique noir. Il était temps d'appareiller.
Que deviens-tu ? Le moteur s'ébroua, rompant avec ce silence répétitif fait de l'amoncellement régulier des pelletées de glaces. Un des deux marins, très jeune, dénoua la corde qui amarrait l'avant du bateau, et la lança à mes pieds. J'entendis le bruit d'un glissement de corde, puis le saut du gamin, qui déséquilibra légèrement l'embarcation. Nous partions. Je m'allongeai à demi, m'adossant aux bouées et aux filets amassés à la proue du bateau. Le vieux avait pris place dans la cabine de pilotage. Ainsi installé, je pouvais, les yeux mi-clos, contempler les siens qui s'alignaient sur l'horizon. Tout son corps semblait tendu vers son regard, comme s'il en était le prolongement, ou plutôt l'enracinement. La peau de son visage, aussi ridée que le bois de son navire, paraissait happée à l'intérieur de ses orbites par un effort oculaire exagéré. L'ai-je vu battre des paupières ? J'entends les deux autres discuter à l'arrière. Je crois qu'ils vérifient à nouveau quelque nœud de filet. Je les imagine faisant couler les fils sur leurs mains creusées, la tête et le corps penchés sur leur ouvrage, arrachant machinalement une algue, renforçant un point, et bavardant sans un regard l'un à l'autre, sans gêne, comme ceux qui ont réglé ensemble leur mouvement et leur parole, synchrones, sans qu'on ne sache jamais qui a enseigné les gestes à l'autre.
Que deviens-tu ? J'ai posé mon sac sur mon front pour protéger mon visage. Les filets impriment peu à peu leurs aspérités étudiées sur mon crâne. Je m'amuse à penser qu'il conservera la trace de ces nœuds, de ses torsades maintes fois restaurés. Je n'aimerais pas être un poisson prisonnier comprimé d'un de ces filets. Trois ou quatre mouettes se relaient pour occuper mon champ de vision amputé par l'ombre de mon sac. Elles ne battent pas des ailes, se laissant porter par la douceur de l'air. Leurs pattes minuscules alignées dans le prolongement de leur corps dont la disproportion me frappe soudain. Elles ne parlent pas. Seule la tête par à coups se meut. Parfois l'une d'elle semble me fixer, et je la vois fondre sur moi pour embrasser mon regard de toute l'amplitude de ses ailes. Elle s'accroche à moi, m'étreint, frotte sa petite tête contre la mienne. Je la sens soupirer en me serrant comme si elle ne voulait plus me perdre, qu'elle m'avait retrouvé, enfin, qu'elle ne voulait plus voler plus partir plus que rester contre moi à me fermer les yeux sur tout ce qui n'était pas elle à me garder auprès d'elle contre son sein blanc et doux. Je sens aussi ses larmes glisser le long de ses lèvres.
Que deviens-tu ? Le vieux m'a bien prévenu qu'il ne pourrait me faire accoster - trop dangereux, mais nous croiserons bien, dans la journée de demain, quelque navire insulaire. Je saurai persuader le pilote de me prendre à son bord, et de me débarquer. Mes compagnons de l'Armor sont familiers de ces mers mais ils ont dû ne jamais mettre les pieds sur aucun rocher de l'île. Ni d'ailleurs sur aucune terre ferme qui ne soit la leur. Je devrais me sentir mal, mal supporter leurs regards jaloux. Mais ils ne m'envient pas, ils savent cette différence qui nous sépare. Oui, ils veulent partir, mais moi c'est pas pareil, moi je suis un fantôme. Je passe à travers murs. Rien ne m'arrête, rien ne me pèse. Moi je n'existe pas. Leur vie à eux, tout la leur rappelle. L'effort, les frontières, la police, les fantômes. Mais moi ? J'ai parfois l'impression de me déplacer dans le vide, dans un élément sans résistance. J'enfonce des portes grandes ouvertes. Les jours s'alignent, toujours mouvants. Des paysages, des lieux toujours différents et reliés entre eux par le fil cotonneux de mes sensations, qui leur demeure toujours étranger. Je vis dans un monde qui se déroule devant moi, sans moi, avec la même présence, la même chair que ces nuages bas et légers qu'allongé on regarde flotter, et qui en filant se décousent, se transforment, dessinent des personnages et paysages qui s'effilochent et disparaissent. Telles ces mouettes abstraites décalquées sur un ciel invariable.
Que deviens-tu ? Le soleil sur mes bras. Les mêmes craquements, les mêmes bruits d'eau. Les mêmes filets incrustés dans mon crâne, ma nuque, mes épaules. Mon éternel sac de toile qui pèse sur mon front. Ma chemise de lin offerte par un paysan polyglotte dans un pays de montagnes et de sécheresse. La même odeur d'iode concentrée. J'ai dû dormir un peu. Le vieux a laissé sa place à l'un de ses équipiers. Il est tout jeune - a-t-il seulement seize ans ? Ce doit être celui qui détachait le bateau. Il n'a pas encore appris à fixer l'horizon sans froncer les sourcils et sans cligner des yeux. Pardon monsieur. Le second employé me demande pardon. Comme si j'avais quelque chose à lui pardonner. Moi qui traverse ses murs sans les détruire. Pardon pourquoi mon frère ? Cette insistance à appeler les autres mon frère, les enfants ma fille mon garçon, contre toute vraisemblance, comme un sursaut de la mauvaise conscience. Le filet je voudrais vérifier le filet sur lequel vous êtes appuyé pardon de vous déranger je vous apporte un coussin à la place vous voulez ? L'homme est plus vieux que le petit pilote - mon âge peut-être. Pas d'accent. Non non je vous en prie d'ailleurs je vais plutôt me mettre à l'ombre je commence à rôtir y a pas de vent et je fais le poulet. Le jeu de mot dialectal le fait rire, certainement moins par sa qualité, que parce qu'il est surpris d'entendre un « fantôme » parler sa langue. L'après-midi étant maintenant bien avancée, le soleil projette une ombre hospitalière à gauche - ne comptons pas sur moi pour distinguer bâbord de tribord - de la cabine, séparée de la rambarde d'un espace juste suffisant pour que je puisse m'y asseoir. Vous serez bien vous êtes sûr ? Ses yeux me suivent avec une bienveillance amusée, et en même temps avec une curiosité étrange dont je ne parviens pas à déterminer l'origine - la légèreté de mon paquet, mon faible mot d'esprit ? L'homme ramasse un filet, m'inspecte à nouveau, me sourit gentiment, puis disparaît derrière la cabine.
Que deviens-tu ? La conversation reprend entre l'homme et le vieux à l'arrière du bateau, mêlée au bruit ininterrompu du moteur et aux craquements arythmiques de la coque. Tout retourne à sa nonchalance. L'ombre me fait du bien, et la cabine fait un excellent dossier. Mes bras se reposent du soleil, soutenus par mes genoux ramenés quasiment jusque mon thorax. Mes pieds coincés, talons plantés sur le pont et plantes grimpées au parapet. Je suis content aussi d'avoir changé de point de vue. A présent, l'horizon joue à disparaître et reparaître selon le roulement du navire. Les mouettes également ne sont que sporadiquement accessibles à mon regard, et c'est une joie nouvelle de retrouver leur vol plané silencieux en même temps que se noie l'horizon. Mon sac de toile me fait un heureux coussin, tandis que les marques des filets doivent peu à peu s'estomper.
Que deviens-tu ? Je ferme les yeux, saisi par le frais balancement de l'endroit. Je m'endors à nouveau. Les conversations ont cessé à l'arrière. Il ne semble pourtant pas que la navigation nécessite une concentration spéciale. Aucun autre bruit. Seulement le volume sonore variant paisiblement selon l'inclinaison de l'Armor. Je pense à nouveau au berceau de mon enfance. C'est sans surprise que je sens une main se poser sur mon épaule. Je l'identifie peut-être à celle de ma mère Mais mon petit père ne vois-tu pas qu'elle dort ? Il est des moments où tout ce que nous pourrions habituellement percevoir comme une agression, ou simplement un événement insolite, glisse sur nous comme si notre présence au monde nous rendait poreux à ses modifications les plus imprévisibles. J'accueille cette main comme le baiser d'une femme juste avant le réveil, comme on peut reconnaître en une musique naissante l'expression naturelle de nos rêveries. J'ouvre lentement les yeux sur le visage de l'homme aux filets. Mon sourire répond au sien. Sa main sur mon épaule gauche. Mon corps s'est un peu refroidi à la douceur de l'ombre. Monsieur. Le même sourire bienveillant et étrangement attentif. Oui. Tu es Marc.
Que deviens-tu ? Un instant je me dis Mon passeport. Ces réflexes - le soupçon. J'ai dormi encore peut-être ? Je n'ai pas peur pourtant, je souris toujours. J'imagine seulement cette perte, un peu risible, celle de ma puissance fantomatique. De mon inconsistance. Bizarrement, je ne quitte pas mon état bienheureux. Je dois même avoir un air un peu bêta. Cet homme n'a décidément rien d'effrayant. Il respire l'amitié, et malgré cette idée mesquine dont je ne me débarrasse pas - il a volé mes papiers à la faveur ma léthargie béate -, je lui conserve ma confiance. C'est que son visage me rassure, de ces visages qu'il suffit de croiser pour y trouver quelque chose de familier. Un camarade d'étude me faisait cet effet. Il avait des yeux plus vifs peut-être. Mais ce sourire. Badr.
Que deviens-tu ? Je sens mon passeport dans la poche arrière du jean de contrefaçon que je me suis acheté hier pour remplacer mon ancien pantalon qui n'était plus que guenille, et que j'abandonné à un chiffonnier comblé. Je sens mon passe-muraille épouser encore un peu plus la forme de ma fesse gauche, pressé par ma masse sur le plancher du pont. Il faudra que je pense à le changer de poche pour qu'il ne laisse pas son empreinte, comme sur ces vaches dont on imprime l'identité sur le postérieur. Marc. Badr ? Il rigole maintenant franchement. Mon visage ahuri certainement. Badr ? Je ne dors plus du tout. Ce rire. Devant moi, à quelques dizaines de centimètres, accroché à mon épaule, le pêcheur réjoui, le rafistoleur de filets, s'appelle Badr, comme mon camarade d'étude, mon voisin en cours de droit. Comme celui qui m'a présenté Lydia. Badr. Il rit de plus belle. Je n'ai pas bougé, toujours affalé, coincé entre la cabine et la rambarde. Sa main m'ancre bien au sol, m'agrippant de temps en temps pour me libérer de mon ébahissement. Je ne rêve pas.
Que deviens-tu ? Son rire faiblit et retourne à son sourire amusé. Il me lâche l'épaule, s'assoit au soleil, face à moi, s'adosse à la rambarde. Je le regarde, cherche ses traits sur sa figure vieillie. Je suis encore un peu hébété par le soleil, le sommeil, quoi d'autre ? Je m'aperçois que je n'ai rien dit d'autre que Badr. Que dire ? Je vois avec soulagement qu'il se prépare à parler. Il se penche pour se rapprocher de moi. Il se frotte les mains. Ses ongles sont noirs. Les algues je suppose.
Que deviens-tu ? Je ne sais pas mais toi ? tu es donc resté. Tu vois. Mais pourquoi ? Sent-il mes cons d'yeux le parcourir, se fixer sur ses mains de marin, ses loques, son sourire troué de dents mortes ? Je lis dans ses yeux une douceur résignée. Oui. Et moi, pourquoi suis-je ici, pourquoi est-ce que je ne me le demande pas ? Pourquoi ma bêtise ne le désole-t-elle pas ? Pas d'amertume dans sa voix. C'est bien de te revoir. Oui. Je me souviens de son air sérieux en première année. Nous nous moquions un peu. Je revois sa démarche, nos courses adolescentes dans les ruelles pavées. Je reviens à ces nuits d'été où nous dormions dans des parcs après la clôture du dernier bistrot. Il fallait se glisser sous le rideau de fer baissé à l'heure légale de fermeture. Nous marchions parfois toute la nuit, nous amusant à nous faire des frayeurs dans quelque bosquet, quelque tunnel de chemin de fer. Et je le vois pieds nus sur ce bateau souffrant. Alors ? Alors rien je suis rentré me suis marié. Il dégage de son anneau des petits filaments noirs. Avec la femme prévue tu ne savais peut-être pas que j'étais fiancé ? Il sourit toujours, les yeux dans les miens. Je me suis mis à travailler. Il jette un regard vers l'arrière du rafiot. Le vieux c'est un cousin de mon père. Je me rappelle un petit homme venu le chercher un soir à la sortie des cours ; ils se sont enlacés et la main dans la main ont descendu la rue. Depuis combien de temps mon père ne m'avait-il pas pris la main ? Quand je suis rentré tu te souviens du départ ? Je souris avec un maigre soupir. Le vieux cherchait quelqu'un pour remplacer son fils parti au Nord. Et ton diplôme ? J'ai accepté de travailler avec lui c'est bien j'ai de la chance.
Que deviens-tu ? Tu as des enfants ? Une fille un garçon non je ne suis pas certain qu'ils aillent à l'école ils habitent avec leur mère à la ville elle travaille à la conserverie tu vois ? oui c'est ça un long bâtiment bas et blanc qui longe de part et d'autre la petite route côtière un bon travail. Mais c'est très loin. C'est loin je ne les vois pas souvent mais le vieux est sympa il me donne à peu près trois jours tous les mois et je peux monter leur rendre visite ils grandissent vite. Je suis saisi par la présence de Badr. Il est là, trempé de la lumière de fin d'après-midi, à plonger régulièrement sous l'horizon marin au rythme du roulement de l'Armor. Le bois continue de craquer, le moteur de ronfler, l'eau. Ce qui est drôle tu vois. Il fixe maintenant sa main droite qui joue avec son alliance. C'est que les sardines qu'on pêchera demain elles iront directement par camions pleins de la même glace dont nous avons gavé nos soutes s'aligner sur les tables roulantes de l'usine et c'est Meriem qui les décapitera les videra les mettra en boîte elle les ramènera peut-être un soir aux gosses. La mer semble brûlante, et je ne peux m'empêcher de plisser les yeux dès qu'elle reparaît dans mon champ de vision. Quand je rentre après cinq jours de mer ce départ des camions me repose toujours les chauffeurs me connaissent ils savent me font souvent un signe en démarrant et je me couche tranquille bercé par le tangage du bateau qui ne me quitte plus.
Que deviens-tu ? Tu te tais. Tu fixes les filets à l'arrière, les bouées, les mouettes. J'imagine que le gosse à la barre s'étonne du coin de l'œil de te voir parler à un fantôme. Autant se confier au vent. Je me rappelle aussi le jour de ton départ. Nous avions organisé une belle et bête soirée pour fêter nos diplômes. Nous avions bu, crié, débité pas mal de conneries. Nous n'avions pas dormi. Au matin, tu partais. Nous te conduisîmes dans la 2CV de Lydia. J'étais au volant. Pas frais. Nous remontions le flot des banlieusards. Puis l'aéroport tout éclairé et vide. Halls, boutiques fermées, corridors. Un bar ouvert. Des hôtesses et du personnel au sol. Café. La nuit était retenue. Par les baies vitrées, la pistes et ses lumières que nous distinguions mal des reflets de l'éclairage du café. La tour de contrôle au loin et son horloge imperturbable s'auréolaient de planètes vives, de constellations étrangement régulières. Le jour voulut se lever. Tu nous quittas. Nous ne dîmes pas grand chose pendant notre retour fatigué et embouteillé. La clarté grandissait voilée par de lourds nuages. Je sentais ma langue râpeuse et le goût du café. Nous regrettions seulement de ne pas t'avoir mieux accueilli. Tu ne connaissais pas nos familles. La prochaine fois. Tu promis de revenir.
Que deviens-tu ? Je n'en reviens pas. C'est toi Badr, ton visage vieilli découpé sur un ciel improbable, un ciel céleste me faut-il dire, c'est toi, dans ces bruits d'eau, de pétrole et de bois, de silence, sous le regard avide de mouettes muettes, dans ce court transport qui succède à tant d'autres, toi qui me ramène à ma vie, à mon métier sans mystère, ma famille, à Lydia. Ce que je deviens Badr ? mais rien du tout c'est drôle que tu me poses cette question depuis quelque temps je n'ai de cesse justement de devenir. S'effraie-t-il de mon regard égaré ? De ma prolixité subite ? De mon sourire figé ? Je ne puis discerner qu'une étrange douceur dans ses yeux. Mais qu'est-ce que je deviens ? je deviens quoi Badr ? aucune idée je ne me le suis jamais demandé rien je crois comme c'est drôle je veux changer en rien. Il me pardonne, je sens, mon emballement soudain, mon enthousiasme nerveux, mon rire fébrile. Je deviens un fantôme un écran de fumée où s'imprime en continu le spectacle de paysages dépliés de silhouettes de visages. Mais le visage de Badr ne se confond plus avec mes autres visions, son corps que j'ai agrippé, trop vivement je crois, est d'une autre consistance. Il ne me laisse pas étranger. Badr.
Que deviens-tu ? Il est parti d'un seul coup, je ne l'ai pas vu venir. J'étais là à parler, à penser. Lui m'écoutait gentiment. J'étais dans mes rêveries, mes yeux agrippés aux siens. Le bateau chaloupait toujours. Et, puissant, éclatant, si brusque que j'ai vu les mouettes s'écarter soudainement, que j'ai senti le gamin pilote sursauter derrière moi, son rire a fendu son visage enflammé par le soleil tombant. Tout son corps sous ma main s'est animé de secousses violentes, tordu de ce rire explosif qui reprend de plus belle dès que ses yeux se rouvrent sur mon ébahissement. Il me regarde à nouveau, et je le suis des yeux tandis qu'il s'effondre sur le côté, qu'il roule jusqu'aux filets en se tenant les côtes. Ce rire. Je me rappelle ce soir devant le théâtre. Vous aviez pris les places, je serai en retard. Un attroupement en haut des marches. Le rire pointu de Lydia, rouge de froid, de gêne et de joie, et Badr, par terre, à hurler de rire. Les visages de la foule endimanchée devant vos contorsions. Le mien doit ressembler à ces mines bourgeoises effrayées par la vie. Badr. Et je ris. Depuis combien de temps n'ai-je pas ri ? Bien sûr j'ai souri. Je n'ai fait que ça, sourire, au moins autant de sourires que de gens rencontrés, ces sourires froids, blasés, je les ai distribués comme on donne l'aumône, ou le change. Badr. Nous nous écroulons dans les bras. En roulant, je perçois parfois les jambes, les bras ballants, le corps et le regard perplexes du gamin et du vieux. Et notre rire se perd dans la candeur du soir.
Que deviens-tu ? Je m'en vais Badr porte-toi bien. Adieu. Dernières tapes sur l'épaule. J'enjamberai la rambarde, et me recevrai dans la petite chaloupe. Dès le petit matin, nous aurons vu la terre, cette île minuscule toute proche, et qui restera inaccessible à Badr. Adieu. L'Armor s'éloignera avec son cortège de mouettes, ses bruits de moteurs et de bois craquelé. Pas une fois Badr n'aura été amer, pas une fois il ne m'aura posé de questions, pas une fois parlé de Lydia. Nous aurons passé une bonne soirée en compagnie du gamin et du cousin de son père.

Strasbourg, Novembre 2001

Pierre Drouot : lizierre@wanadoo.fr

 

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