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« aime sur mes lèvres le goût du whisky comme j'aime dans tes yeux une lueur de folie »
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Une visite
Alban Lefranc
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Je l'ai revue ce matin. A un moment, après
dix heures, mettons entre dix et treize, elle a sonné pour de bon à ma
porte. Vraiment sonné. Avant, les innombrables coups de sonnette avant
ce moment, ce n'était pas tout à fait elle.
J'ai su, curieusement compris d'emblée. Sans réfléchir. Lorsque elle a
sonné pour la dernière fois, j'ai su que c'était la bonne. Qu'elle était
vraiment là, derrière la porte. Et, moi aussi, je suis allé vraiment lui
ouvrir. Sans faire semblant comme toutes les fois auparavant. La dernière
fois entre dix et treize - et donc la bonne aussi - j'ai quitté mon petit
tabouret près de la fenêtre. La brève impulsion dans les cuisses et au
bout des pieds : je croyais ne plus jamais ressentir ça. Cet entrain.
Cet appétit de vivre. Et que je puisse encore m'arracher à ma petite tache
favorite sur le mur, près de la lampe.
Je suis quand même d'abord passé par la salle de bain. C'était connu-facile-emmerdant-ressassé.
Mais ça faisait un début. La rencontre ainsi aurait un début. Je crois
que tous les débuts sont invraisemblables. Tous les débuts sont comme
trois phrases avant. Alors plutôt celui-là qui est facile. Pour mieux
se souvenir plus tard, reconstruire, brasser l'infinie matière. La main
dans les cheveux vite on se recoiffe, on se regarde, on s'aperçoit d'un
peu de sueur au creux des paumes.
Il y a les yeux en plus. C'est l'avantage de ce début même s'il est etc.
À cause des yeux où je suis deux fois. D'un côté par où je les sens et
de l'autre visibles. Et je n'en ai pas peur, de ces deux fois. C'est par
ce début-là, quand elle vient pour de bon, que je le vérifie. Que je puis,
même à l'épreuve des deux côtés (celui par où je sens et celui où je suis
visible) - continuer. Encore. Comme si. Alors qu'au fond.
Elle n'avait pas du tout changé depuis son
vrai dernier passage ici. Elle avait les mêmes yeux tranquilles à travers
moi qui ne cillaient jamais. Elle portait une robe courte et légère à
carreaux. J'apercevais derrière elle la cage d'escalier. Ma froide et
béante amie. Que d'après-midi j'avais passé, avant de faire la connaissance
de la tache sur le mur près de la lampe, à scruter ses profondeurs, à
espionner les allées et venues. A suivre la bande d'un vert pétillant
qui court sur les murs à cinquante centimètres du sol, bande obstinée,
hideuse avec fierté, disant aux yeux qui la voient encore : sauf
effondrement je serai toujours là, bien après vous. Christine était là
pour de bon aussi. Son sourire aussi était vrai. Rien à faire : ça
allait être à moi ; je ne pouvais plus y couper.
J'en suis sûr, au moins de ça : je n'ai
pas dit un mot. Je me suis écarté pour la laisser entrer. Et c'est tout.
Sans entendre ma voix ailleurs qu'au dedans. La porte que je poussais
pour la laisser entrer m'agrippait, mes reins.
Elle dans la pièce. Elle s'immobilise près du bureau, se retourne, ses
yeux sur les miens tout proches, toute distance annulée elle m'attend ;
je la rejoins.
Je souris.
Il y a beaucoup de lumière, l'espace s'accroît soudain dans la pièce.
Le jour entre à flots par la baie vitrée. C'est le silence aussi qui s'élargit
autour de nous. Nous enveloppe, s'élargit. Sans les voir je sens la dure
présence des murs blancs, paumes aveugles qui ne rétrécissent rien, nous
confirment tous deux dans l'accroissement du lieu, ensemble encore une
fois entre les mêmes murs. Les bras le long du corps, lourd, je lui fais
face. La pièce est longue, la pièce vacille dans la chaleur. Je me sens
peu de volonté, tiré hors de moi-même, jouet de forces contraires, debout
malgré tout. Elle est là pour moi, elle est venue pour moi. Je la sais
ici plus que je ne la vois. De la sueur s'écarquille dans mon dos.
Je lui souris je la regarde, mais faussement.
Comme tout à l'heure au cours des autres fois comme si, au cours des autres
fois avant la dernière où je n'allais pas vraiment ouvrir la porte, où
je ne quittais pas encore mon tabouret, ni ma tache sur le mur près de
la lampe. Et maintenant que c'est la dernière fois, et la bonne, et qu'elle
est dans la pièce, ce n'est pas bon. Ça ne suffit pas. Ça ne peut pas
suffire. En face de son sourire qui remplit la pièce tout à fait, je dois
détourner la tête. La seule chose que je puisse faire de vrai, c'est de
détourner la tête. Effrayé par la fausseté de mon sourire, je reviens
au vrai en me détournant d'elle.
Je m'applique à penser à un autre sourire,
je me concentre, immobile et lourd et en face d'elle, un sourire possible
pour moi et vrai pour elle, un sourire pour nous deux dans le même moment.
Dans la pièce, tout le temps que durait mon
application, elle bougeait normalement. Elle m'avait peut-être aussi oublié,
moi et ma tête détournée on ne sait où. Je l'observais un peu. Peut-être
pas. Je la sentais plutôt, de si bien la connaître entre ces murs. J'ai
dû dire que ce n'était pas la première fois qu'elle venait, aussitôt que
je me le suis rappelé. Je la sentais qui allait vers la baie vitrée, se
lavait les mains dans la salle de bain, feuilletait un livre ouvert sur
le bureau. Ainsi plusieurs fois. J'avais insisté la semaine dernière :
regarder mon linge dans la commode, lentement. Les chaussettes, les caleçons,
elle n'a pas oublié cette fois. Et puis le reste. Elle trouve toujours
les détails qui font qu'elle n'est jamais ni tout à fait la même, ni tout
à fait une autre. Qu'elle m'aime et me comprend. Qu'elles me comprennent
et me font : elle, la pièce, chaque fois qu'elle vient.
Ce jeu nouveau par exemple avec la poignée
dorée de la porte de la salle de bain. Magnifique trouvaille.
Elle va vers la porte à grands pas, elle est très droite, très dure aux
épaules, le visage fermé, elle ne communique plus ; je suis frappé
à cet instant par l'opacité de ses traits.
Elle saisit brutalement la poignée qu'elle sait mal fixée. Sa main volontairement
trop rapide arrache la poignée. Elle sait qu'il faut la soutenir si on
ne veut pas se trouver devant une porte bloquée. Elle arrache tout aujourd'hui
comme si elle découvrait pour la première fois la débilité du mécanisme.
Le juron étouffé là-dessus : ce fut son chef d'œuvre aujourd'hui,
pour cette fois entre dix et treize où elle était vraiment là. Rage impuissante
devant la porte bloquée. Un tournevis ! Elle ouvre des tiroirs, renverse
des piles de livres, s'agite, remue. Elle joue le temps perdu avec le
pli le plus rageur des lèvres, elle joue le métro raté, Paul a quitté
le bar quand elle arrive essoufflée, et cet exposé en linguistique qu'elle
préparait depuis des semaines, elle se cogne aux rares meubles dans la
pièce, elle joue tous les retards sentis ensemble, et puis elle les reprend,
chaque retard un par un déforme son visage, la nervosité émiette ses gestes,
un horrible cri contenu court sur ses cuisses. Je la regarde, immobile
et lourd, j'ai mis de côté mon sourire.
L'ironie enfin entre en scène. Le détour au-delà sur les volumes du visage,
le surplomb de l'ironie. Son visage dit quelle bêtise quand même cette
agitation, quelle blague, se mettre dans des états pareils on pas idée,
son visage rit, son visage triomphe, pourquoi pas aussi tout casser ici
disent ses yeux.
La poignée revissée soigneusement. Les coups d'œil furtifs à la montre.
Elle répète l'opération plusieurs fois : brutalité, poignée dévissée,
porte bloquée, rage, recherche du tournevis, ironie, poignée revissée.
Pour que moi aussi à mon tour. Comme dans la vie dehors. Quand elle ne
sera plus là. Avec des variantes. Jusqu'à ce qu'elle revienne.
Bonn, 1999
(Une version antérieure de ce texte fut publiée
dans le numéro 8 de la revue Ragtime sous le pseudonyme de Georges Malone :
http://www.ifrance.com/ragtime/numero8.htm)
Alban Lefranc : alban.lefranc@voila.fr
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