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La métamorphose de Marie
Frederik Hartig, Traduction : Alban Lefranc
Mes bras me font mal, le sable pénètre sous mes ongles. Je pivote à droite, on me donne le sac de sable, je me tourne à gauche et je le passe à mon voisin. Mes pensées sont confuses. Toutes les sensations ont afflué dans mes bras, dans mes mains, là où bourdonne la douleur. Nous sommes devant une usine, c'est le petit matin. Toute la nuit on n'a fait que se tourner à gauche et à droite, ivres de travail, sauf qu'à la place du vin il y a du sable dans les sacs. La pulsation de notre chaîne est devenue la mienne. Mais qu'est-ce qui peut bien encore être à moi, je suis très loin, heureux que mon cerveau ait afflué dans mes bras. La lumière matinale coule sur la cour de l'usine, nous n'avons plus besoin des projecteurs, les oiseaux gazouillent, loin de moi, loin, quelque part.
Le fleuve monte, il ne se jette pas ici et là comme quelqu'un qui a la fièvre, comme le torrent impétueux, il monte lentement et nous regarde. Pendant le jour, il scintille au soleil et étend ses bras en souriant. Jusqu'ici et pas au-delà, les sacs sont entassés autour du hall de l'usine. Je transmets le sac, le poids quitte ma main, je me tourne à droite et reçois un nouveau poids dans la main. Le fleuve va venir jusqu'ici, demain peut-être, après-demain au plus tard, rien n'annonce une fin de la crue. Nous nous battons contre le fleuve, nous aurions dû peut-être y jeter des offrandes. Il faut se battre maintenant. Il se roule hors du lit, il ricane, il sait qu'il restera vainqueur. Nous n'avons plus de sacs, la chaîne se défait. Il faut y aller, on en a fait assez pour cette nuit. Il y a beaucoup à faire encore, allez vous coucher, reposez-vous. Vous avez besoin de repos. JE NE VEUX PAS ME REPOSER ! Le repos est contre moi, je ne voudrais pas que mes pensées quittent mes bras et reviennent vers moi, je veux sentir le sable sous mes ongles. Je veux entendre le bourdonnement douloureux qui m'éloigne de moi. Nous nous séparons sans un mot. L'eau n'est pas encore ici mais elle va venir. C'est certain, elle va venir, elle monte lentement. Je voudrais continuer à travailler, surtout ne pas dormir et ne pas rêver. Il faut que le bourdonnement reste dans mes bras, il faut qu'il reste dans ma tête.

Tout est sombre près du fleuve, l'eau pénètre dans la ville. Le vieux port industriel n'est plus exploité. On ne charge plus de bateaux depuis des années, seules mouillent quelques épaves à la casse qui ont trouvé ici leur dernier repos. Le garde-boue arrière de Marie traîne sur la route. La lampe jette une lumière trouble qui danse sur le chemin. La dynamo bourdonne. L'eau clapote doucement, elle monte, mais sans atteindre le chemin de Marie. De sombres bâtiments près d'elle, dans quelques minutes elle sera chez Tanja, un choc la fait tomber du vélo et la jette sur le sol. Sa jambe gauche est coincée sous la roue, elle cherche à se libérer, puis la roue lui est arrachée des mains. Il fait sombre, elle voit une forme noire qui jette son vélo sur le côté, il y a un violent bruit de ferraille quand le vélo touche le sol, et le choc du métal contre le métal, le raclement de la tôle et de la pierre se mêlent au clapotement de l'eau. Puis elle sent des bras qui la pressent, qui clouent ses avant-bras contre le sol, la forme est sur elle et se confond avec l'obscurité de la nuit. Son bras gauche est libéré mais au même moment, elle sent une main sur son visage qui écrase sa bouche. Le poids de la forme sur elle la retient prisonnière. Marie essaye de comprendre, son vélo a disparu, elle allait chez Tanja, maintenant elle est allongée ici, ici, entre des bâtiments sombres, on ne devrait pas passer par ici le soir, on ne sait pas ce qui peut se passer, il ne se passera rien, c'est le chemin le plus rapide pour aller chez Tanja, elle l'a pris souvent, il ne lui est jamais rien arrivé, et maintenant elle est allongée sur le sol et une forme noire la presse contre le sol et lui ferme la bouche.

Je ne vais pas dormir, je vais marcher, encore et toujours, mes pieds ont assez de force, et s'ils me font mal je me sentirai mieux. J'ai travaillé toute la nuit. Le soir, j'étais allé voir les ouvriers et je m'étais inscrit. On a besoin de tous les volontaires, ont-ils dit. J'ai pris ma place dans la chaîne et j'ai reçu, traîné et fait passer des sacs de sable. Je voudrais rester ici, je ne veux pas de ce qui s'est passé avant. De quelle couleur étaient ses cheveux, je ne les ai pas vus, j'ai seulement senti leur odeur. Je dois marcher plus vite, il faut que je sente mes pieds, mon cerveau doit être dans mes mains, où est passé ce bourdonnement, la douleur bourdonnait tout à l'heure, où est le bourdonnement ? J'enfouis la main dans mon avant-bras, c'est comme ça que je l'ai tenue, je voudrais qu'on me tienne comme ça, quelqu'un doit me tenir comme ça. Quel âge pouvait-elle avoir, je n'ai même pas entendu sa voix, pourquoi elle n'a rien dit ? Pourquoi elle n'a rien dit ? Enfin, une douleur dans mon avant-bras, la peau se crevasse et je sens du sang couler sur mon bras, mon sang, la peau éclate, ce n'est qu'une peau grossière, sa peau n'aurait jamais dû céder, la peau d'une jeune fille, une peau pareille ne peut pas s'abîmer. Si je me jette sur le sol, si j'imagine que je me dissous, que je me mêle à la pierre, à la nuit, à la rue, à l'eau ? Il y a de la boue dans ma bouche, je sens la terre humide, mon visage est couvert de boue, je couche ma tête sur le sol. J'ai senti sa poitrine sur ma joue, est-ce que sa poitrine était nue ou habillée, il faisait très chaud, comment s'appelait-elle, où est-elle maintenant ? J'AI BESOIN DE REPOS. Il n'y a pas de repos, le repos enfante le trouble, enfante des pensées, enfante des souvenirs, que s'est-il passé, où étais-je, c'est le matin, c'est demain, y a-t-il encore un hier, a-t-il jamais existé ? Dans ma tête seulement, la fille est partie, où est-elle maintenant ? Nous ne sous sommes peut-être jamais rencontrés. Quel bruit quand elle est tombée à l'eau, j'ai trouvé des lambeaux de son corsage sur le chemin et je les lui ai donnés, elle ne doit pas attraper froid, elle est encore si jeune. Qu'est-ce que sa jeune peau vient faire contre la mienne, et mon visage rugueux contre son ventre glabre ? Je l'aurais bien accompagnée dans l'eau, mais qu'est-ce que je serais allé chercher près d'elle ? Où peut-elle bien être maintenant ?

Marie se secoue, Marie s'agite de toutes ses forces, elle voudrait appeler, mais le noir pèse sur son visage et la rend muette. Le clapotement de l'eau devient un énorme grondement dans sa tête, il gonfle, il se déchaîne dans sa tête. Elle lutte contre le noir au-dessus d'elle, ce noir qu'elle ne connaît pas et qui la menace, ce noir jailli de la nuit qui l'a jetée de son vélo, qui est sur elle maintenant. Tout va bien. Tout va bien. Essaye de respirer plus lentement. Essaye de calmer tes jambes. Tant que tu t'agites tu ne te calmeras pas. Il faut que tu te calmes, et après tu pourras repartir. Il ne t'est rien arrivé et ton vélo n'est pas cassé. Personne ne veut te faire du mal. Il faut seulement que tu sois calme et il ne t'arrivera rien. N'aie pas peur, du calme, du calme. Essaye de respirer plus lentement, Marie, et tu pourras te calmer. Elle n'avait pas vu le barrage, elle avait entraîné deux bittes d'amarrage dans sa chute, l'une d'elles était sur son visage. La bitte d'amarrage est très légère, elle la pousse du bras sur le côté. Plus rien de noir sur elle, le ciel seulement, la nuit. Ses mains tremblent, Marie, tu as eu peur, mais nous t'avons protégée. Il n'a rien pu t'arriver. Tu ne sais pas que nous sommes près de toi mais nous te protégeons. Marie se lève, ses genoux portent difficilement son poids. Elle relève le vélo et s'y aggripe. Elle respire à nouveau profondément, puis elle remonte et part doucement. La roue arrière frotte, le garde-boue a retrouvé son ancien grincement. Elle pourra se reposer chez Tanja. Elle ne rentrera pas aujourd'hui, elle appellera à la maison pour dire qu'elle dort chez Tanja. Son chemisier est déchiré, Tanja lui en donnera un autre.

Je presse mes dents, le sable crisse dans ma bouche et dans mon poing. Je cogne ma tête contre le sol, il faut qu'elle bourdonne à nouveau, je voudrais avoir mal, ne pas penser. Ça ne bourdonne pas, ça coupe et ça mord, ça détourne mon attention vers l'extérieur, vers mon front, les pensées martèlent des coups contre ma tête, en font des lambeaux, des morceaux empilés, un morceau de chemisier, du sable, de quelle couleur étaient ses cheveux, une morsure dans mon épaule, si la douleur pouvait rester en moi, tant que ça bourdonne mes sens sont hors de moi, il n'y a pas de sens, pas ici, pas en moi, nulle part. Je recommence à marcher. Là-bas s'ouvrent les larges bras du fleuve ; ici, le torrent impétueux se déverse dans le fleuve. Le torrent est le frère du fleuve, il est jeune et fort, il ne s'empare pas du monde avec lenteur. Il le saisit en une journée.
J'entends le bourdonnement des pompes, ils essayent de protéger les caves contre l'eau, mais elle viendra, ils construisent des tours de sacs de sable, elles seront inondées. L'eau triomphera. Les oiseaux gazouillent plus loin, tout est inondé. Le chemin près du fleuve, hier il était encore là, il est submergé maintenant, l'eau a emmené le sable, le sang et la sueur, la peur était sur le chemin, elle est loin maintenant, l'eau l'a emportée. Je me suis agrippé à la chaîne, rotation, à droite, à gauche, maintenant je suis seul à nouveau avec moi-même, je cours, je trébuche. Le torrent est devant moi, il désire avidement le monde et il en déchire des morceaux pour les avaler. A quoi bon ces sacs de sable ? Ce ne sont pas des offrandes, ils sont complètement inutiles, mais le fleuve les emportera tout de même. Le chemin est submergé, il ne reste rien de ce qui était là hier soir. Où est passée la fille maintenant ? Ma tête seule maintient toutes ces choses ensemble, la fille, le chemin, le vélo, le clapotement, le corsage, le sang, cela n'existe plus, cela ne peut pas se répéter. Il n'y a plus de chemin, pourquoi ma tête ne le libère pas, pourquoi ne le laisse-t-elle pas aller ? J'écoute le torrent. Une maison se dresse ici et le torrent fouette le mur. Le torrent le dévore, il le déséquilibre, il le détruit à coups de griffes. Je m'assois contre le mur, je regarde le ciel, le matin. Tout est clair. Le torrent bouillonne bruyamment, comme en ébullition. On n'entend aucun oiseau, pas de bourdonnement, un air frais venu de l'eau monte vers moi. La terre est humide et le mur est mat. Le torrent nous emmène, moi et mes pensées, la maison, les pierres. Des pierres sur mes bras, je sens mes bras, de l'eau froide sur mes jambes, mon dos, le déferlement coule dans ma tête, la creuse et la crevasse, mes souvenirs, mes pensées giclent dans le matin, elles s'écartent, elles gisent éparpillées autour de moi et sont entraînées, personne ne pourra les rassembler pour les lire. Le sang qui sort de ma tête, mon sang, le sang étranger, le sang de la fille. Le torrent veut tous les murs, il prend la maison, elle lui appartient. Nous t'attendions. Qui m'a attendu, personne ne m'a attendu. Nous savions que tu viendrais. Que faites-vous ici ? Nous veillons à ce que tu ne t'effondres pas. Je ne veux pas que vous reteniez ma tête. Sais-tu ce que c'est qu'une main qui te touche ? Une main qui se pose sur ton front et tes yeux ? Je ne veux pas cette main, je veux le bourdonnement. Nous n'apporterons le repos. Je ne veux pas de repos, le repos enfante le trouble. Nous n'apporterons le repos véritable. Il n'y a pas de repos pour moi, il n'y a que le chemin, la fille, le sang, le chemisier déchiré. Le chemin est inondé. Mais il était là et dans ma tête, il existe toujours. Nous savons ce qui se passe dans ta tête. Mais tu peux te tranquilliser. Nous avons tout annulé. Nous avons tout annulé au moment même où cela se produisait. Nous avons laissé partir la fille. Mais le sang sous mes ongles ? Il n'y en a jamais eu. La morsure dans mon épaule ? Elle n'a jamais été mordue. Et le chemin ? Le fleuve l'a inondé et purifié. Comment s'appelait la fille ? Nous ne te donnerons jamais son nom. Et nous te prendrons aussi la fille.

Je suis assis près du torrent, il pénètre dans la rue, je le regarde et il hurle en retour. Nous ne sommes pas ennemis. Tu m'as lavé, eau froide. Mes ongles sont propres. Mon visage est sans douleur. Je tiens un grain de sable entre le pouce et l'index. Je ferme les yeux et je fais rouler le grain de sable entre mes doigts. Je le sens très distinctement, ce grain. C'est tout. Maintenant : le grain entre mes doigts. La légère pression des doigts. Le grain.
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Alban Lefranc: sur le traducteur