I
A quoi Paula passe-t-elle sa vie ? Des cigarettes ! Des hommes ! Du jazz ! Troubles à l'ordre public de toute première qualité, man o man. La poitrine dans le paquet de cigarettes, une grande queue qui se balance dans sa main, une session improvisée - didabndudadowhatyoulike. Qu'est-ce qu'elle y peut ? Il y a un an c'était encore les cris, les plaintes et les peines de cœur. Maintenant, c'est une vie sur le fil du rasoir. Mieux ? Plus adapté. Et effrayant aussi, se dit-elle, quand à midi, dans les bras de son amant qui a le double de son âge, elle surprend le jour estival. Didabnduda. La vie est-elle du freejazz ? Où sont donc passées les règles fébriles ? Toujours elles avaient été là, et elle : sage, appliquée, sous tension, des cris, des plaintes et la bouche fermée. Est-elle devenue orpheline ? Où est passé le clan ? Maman, papa, grand-mère, grand-père et le visage autoritaire de tout le monde. Elle les a perdus de vue. Quelque part, le groupe joue au skat. Est-ce que Paula a passé le cap ? Maintenant, elle aime et elle vit sur le fil du rasoir : elle court sur la bordure du trottoir, elle se couche quand tout est bleu, et elle éclate de rire sur sa vie négligemment douteuse.
II
Vu ainsi, plus aucune phrase ne sortait d'elle. Phrase - dit-il - signifie début et fin et entre les deux un sens. Non, ce n'étaient plus des phrases - mais étaient-ce encore des mots ? Elle ne disait plus que Oui et Sûrement et Exact et Mmh et Bon. Elle ne disait plus que Oui RAGE Amen. Elle murmurait encore Tu as RAGE raison. Curieusement, elle entendait à peine sa voix. Quoiqu'elle approuvât en silence : RAGE. Il parlait justement de colle, une si bonne colle, incroyable, et de serre-joint et de pansement et d'un fil solide, avec lequel on pouvait coudre tout.
III
Une nuit, elle le vit. Il la regarda de loin et soudain tout était chaud et juste et le repas retrouvait sa saveur. C'est donc aussi simple que cela. A une distance rassurante un regard, puis un léger mouvement des ailes. Le reste se laissait seulement deviner. Le rêve la poussa plus loin.
IV
Je cours vers la mer, vers le grondement vert sombre, vers le OUI salé. Près d'abris blêmes, de maillots remplis, de drapeaux qui claquent. Des petites filles aux lèvres bleues se penchent contre l'eau et des châteaux de sable s'effondrent entre des méduses échouées. Un garçon avec des bouées bleues aux bras gonfle un crocodile de plastique rose. Un couple en balade : il la nourrit d'une glace au citron. Je passe près de baleines gémissantes, près d'épaves crevassées et d'algues sensibles. Des vagues, des pierres, des coquillages éclatent sous mes pieds. Là-bas, sur l'horizon, le soleil couchant gonfle dans le vide.
V
Elle a toujours aimé les épreuves. Sûr, c'était aussi du travail, mais chouette aussi d'une certaine façon - ce contact direct, œil pour œil quasiment. Après une épreuve, on est un autre homme, disait déjà son grand-père, et il devait en savoir quelque chose : les guerres, la captivité, l'apprentissage, la boulangerie, deux mariages et cinq enfants. Elle était la fille de son aîné, la fille avec le visage d'indien. Fière, fine et rayonnante. Au début elle était une enfant sauvage et timide, ses longs cheveux noirs restaient accrochés aux branches des groseilliers quand elle allait s'y cacher. Anne, où es-tu ? Anne, maintenant tu rentres à la maison ! Quand elle entre dans la maison des parents, elle sent les petits pains aux raisins et le pain frais du grand-père qui a ici son fournil. Sa main saisit la rampe en bois, ses oreilles les pas et les voix de la famille. Le grand-père parle à voix haute et le père éclate de rire, le chat ronronne dans la cage d'escalier. Anne ! Avec tendresse et hâte elle monte l'escalier en courant. Sa mère l'attend là-haut. Elle se tient dans l'obscurité de la chambre, elle caresse les cheveux d'indienne de sa fille, elle est étonnée par les yeux clairs et insatiables, par la voix douce. Anne, ma petite poule mouillée. Viens, ma petite Anne, déshabille-toi, il est temps d'aller au lit.
La mère avec le tablier couvert de farine, le père à la barbe rouge, le grand-père aux mains dures : Anne les regarde cuire ensemble un pain immense, les bras profondément enfoncés dans la pâte, ils pétrissent et poussent la miche tendre. La pâte soudain rampe dans la bouche du grand-père et tout en riant et mangeant, il crie : enfin !
Bonjour, Anne ! Tu as dix-huit ans maintenant. Tu as quelques épreuves derrière toi. Tu ne comprends plus tes parents. Ton grand-père est mort il y a trois ans. Tu saignes depuis cinq ans et tu lis des manifestes politiques. Tu es allongée dans l'herbe du parc, des nœuds multicolores dans les cheveux. Comme tu es belle ! Ton corps: le pressentiment d'une femme. Et le voici allongé près de toi : ton premier ami. Il embrasse le lobe de ton oreille et murmure : il est temps de dormir, mon indienne !
L'ami en jean et avec des lunettes de grand-mère, une fille avec une affiche tachée de rouge, le grand-père avec un pain de Pâques : Anne les regarde danser ensemble une musique ahurie, leurs pieds tournent dans la boue. La fille soudain enlève à l'ami ses lunettes et celui-ci crie en clignant des yeux : enfin !
Quarante et un ans, petite Anne. C'est aujourd'hui le jour de ton épreuve. Tu en as déjà quelques-unes derrière toi. Tu as fini tes études avec les félicitations du jury, ton doctorat est sur l'étagère. Le téléphone sonne et tu réponds : Nice to hear from you! Ta voix ? Elle sort de ton corps de fille, grave et gutturale. Ta marque de cigarettes ? Tout ce qui est fort. Personne n'est assez fort pour ce qui vient maintenant, Anne. Dors, Anne ! Dors !
Ta meilleure amie dans la carcasse de l'auto, ton grand-père avec l'arme braquée, le chat boit du lait noir : Anne se voit sous les branches du groseillier… Trois mûres tombent soudain dans sa bouche et elle crie : maman !
Après une épreuve, on est un autre homme, disait déjà son grand-père et il devait en savoir quelque chose.
Msabu août 2004
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A quoi Paula passe-t-elle sa vie ? Sabine Spiehl, Traduction : Alban Lefranc |
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Sabine Spiehl: sur l'auteur
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