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« Et ce ne sont pas que les ennemis extérieurs qui me menacent. Il y en a aussi à l'intérieur… »
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TERRITORIUM SOLARIS
La perte de la Terre comme agonie dans Solaris
Robert Seyfert, traduction: Alban Lefranc
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« Ce n'est pas pour sombrer si
près du but que je suis venu de si loin. » (Stanislaw Lem :
Solaris)
Je voudrais suivre dans le roman de Lem cette
nécessaire agonie de l'homme aussitôt qu'il n'est plus dans la situation
de se reterritorialiser, quand il ne parvient plus, dans un « monde
étranger », à retrouver ou à réintroduire des structures de vie spécifiquement
humaines (ou terrestres). Il ne s'agit pas ici de conditions biologiques,
physiques, ou, d'une quelconque façon, naturelles.
L'erreur serait de croire que nous pouvons - en tant qu'hommes - chercher
une nouvelle Terre et la coloniser, après nous être détachés de celle-ci.
Une aspiration aux espaces infinis du cosmos ne doit pas seulement considérer
la menace exercée par la contingence et l'imprévisible, il lui faut aussi
être bien consciente que l'homme, nécessairement, a une appartenance terrestre.
Car la possibilité de découvrir le cosmos ne lui est pas laissée : il
ne peut qu'élargir la Terre à l'infini.
La découverte effective d'un cosmos inconnu reste une illusion :
ou bien nous réussissons, avec nos moyens propres, à reterritorialiser
le cosmos inconnu, ou bien nous ne réussissons pas, et nous revenons après
avoir échoué. Il y a toutefois une troisième possibilité : celle
que l'autre cosmos soit lui-même capable de produire un mouvement de territorialisation.
Ce qui se manifeste alors, c'est notre propre agonie, et c'est l'interminable
lutte à mort décrite par Stanislaw Lem .
Les tentatives pour décrire cette possibilité d'un effondrement traversent
l'œuvre de science-fiction de l'écrivain polonais. Il est difficile de rapprocher
le film qu'en tira Tarkovski (Solaris, 1972, avec Natalja
Bondartsjoek, Donatas Banionis, Nikolaj Grinko…) de L'odyssée de
l'espace de Stanley Kubrick, réalisé dix ans plus tôt. Au contraire
de Kubrick, Tarkovski place au premier plan la relation de l'homme à la
Terre et son appartenance à celle-ci. (Qu'on pense aux derniers plans
qui reprennent Le retour du fils prodigue peint par Rembrandt).
La plupart du temps, on associe Dieu à l'être qui agit sur la planète
Solaris. Et une interprétation récusant toute divinité impliquerait une
force créatrice de l'homme, et ainsi encore une fois une appartenance
à la Terre. Stanislaw Lem fait apparaître dans son roman les mots
« miroir » ou « fortifiant » pour nous suggérer que
les manipulations externes, censées être exercées par l'océan, pourraient
tout aussi bien être des fantasmes humains. Qu'est-ce que cet océan ?
une force trop puissante qui a pris le contrôle sur nous, ou l'éternel
et aléatoire retour du Même de notre psyché, l'indéfinie, l'interminable
rencontre avec nous-mêmes ?
« …Un dilemme que nous ne savons
pas résoudre. Nous nous traquons nous-mêmes. Les polytheria [synonyme
de cet indescriptible essence de l'océan, N.d.a.] ont utilisé quelque
chose comme un fortifiant sélectif de nos pensées. Chercher une motivation
de ce phénomène est un anthropomorphisme. Là où il n'y a pas d'homme,
il n'y pas non plus de motifs humainement saisissables. Pour poursuivre
notre plan de recherche, nous devrions anéantir soit nos propres pensées,
soit leur incarnation matérielle. La première éventualité n'est pas en
notre pouvoir et la seconde a beaucoup trop de ressemblances avec un meurtre. »
L'homme peut bien, dans son désir de triompher
des mondes, accomplir d'énormes prouesses physiques, et dans un monde
sans Terre la vie peut bien être possible : mais tout ceci n'est
plus la vie, que nous menons en tant qu'homme. Comme nous l'avons déjà
dit, la découverte des univers infinis ne peut être pensée que comme extension
infinie du principe « Terre ». Et c'est le sujet de Solaris :
décrire la confrontation avec une situation d'arrachement à la Terre.
Quand nous ne sommes plus en mesure, dans un monde étranger, au moins
au début, de re-territorialiser notre représentation de la vie, quand
toute idée ou possibilité de territorialisation devient impossible, l'homme
risque de sombrer dans un cauchemar. Et quand, dans ce cauchemar, il fait
l'expérience de lui-même comme d'une surface où se projette une intelligence
étrangère, c'est sa vie qui lui échappe complètement :
« - Hallucinations ?
Non. Ce n'est pas - réel. Ne pas …attaquer. Penses-y.
Qu'est-ce que tu dis ?
Nous en sommes pas sur terre.
Polytheria ? Mais ils ne ressemblent pas du tout aux hommes !…
C'est justement pour cela que c'est effrayant - dit-il doucement - penses-y :
prends garde à toi ! »
L'échec de la territorialisation dans Solaris,
c'est le surgissement de clichés paradisiaques, ou de personnes mortes
- et l'auteur souligne que ce sont des représentations qui viennent de
la Terre. Sur leur station, les hommes ne pénètrent pas le monde de la
planète : ils sont bien plutôt rejetés sur eux-mêmes, ou doivent
poursuivre leur recherche ailleurs.
Ou bien l'on considère que c'est la planète qui entreprend le mouvement,
que c'est elle qui dissèque la psyché humaine et la dépossède de ses représentations,
pour ensuite les lui faire apparaître matérialisées. Dans cette perspective,
les hallucinations sont plus que des hallucinations, elles sont aussi
réelles. C'est l'homme lui-même qui apporte le mouvement de (dé) territorialisation,
mais ce mouvement est détourné, reflété, comme conduit à travers un cristal
d'où jaillirait de l'imagination matérialisée. Il ne s'agit plus alors
d'illusions, de productions humaines, mais de personnes réelles, liées
au plus tragique passé des personnages, et façonnées par l'océan-planète.
Comme il est impossible de ramener cet être-océan à une représentation
qui nous soit propre, comme nous ne réussissons pas à dé-territorialiser
cet être (qu'on peut se représenter comme la contingence absolue), pour
établir par exemple contact avec lui, leur propre vie, leur propre Moi
échappe aux hommes. On devrait plutôt dire que la véritable agonie consiste
alors en une résistance contre la déterritorialisation, par cet être-océan,
de nos propres territoires intellectuels. Quand il devient possible d'empêcher
l'océan de prendre à l'homme ses représentations pour les lui faire apparaître
ensuite, la déchéance est alors évitée. On parvient dans les premiers
temps à empêcher cette matérialisation :
« Je n'avais pas d'espoir. Mais en moi
vivait la dernière chose qui m'était restée : l'attente. A quel accomplissement,
à quelle moquerie, à quelles souffrances ne me préparais-je pas ?
Je ne savais rien, et c'est ainsi que je persévérais dans la croyance
inébranlable que le temps des miracles cruels n'était pas encore écoulé. »
Dresde, avril 2002
Robert Seyfert : rseyfert@germe.de
Alban Lefranc : alban.lefranc@voila.fr
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