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Numéro 2 - Territoire

 

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« La jeune fille se définit par un rapport de mouvement et de repos, de vitesse et de lenteur. Elle ne cesse de courir sur un corps sans organes. Elle est ligne abstraite ou ligne de fuite. »

Le chemin de graviers
Frederik Hartig, traduction : Alban Lefranc

Je longe la rue de Prague jusqu'à la gare. A la gare je demanderai aux Turcs qui ont là-bas leur magasin de fruits et légumes si je peux les interviewer. Parce que je veux faire un reportage pour le journal de l'école sur les immigrés marchands de fruits et légumes à Dresde. Mais j'ai encore une heure et puis il fait beau. Maintenant je suis assise sur la fontaine, la pierre est toute chaude de soleil, et je mange une glace. Et puis il y a cet homme bizarre qui s'assoit près de moi. Ses cheveux sont coiffés n'importe comment, et il ne me regarde pas vraiment : c'est plutôt comme s'il regardait à travers moi. Malgré la chaleur il a un manteau long. Mais je crois qu'il a une culotte courte en dessous car on peut voir un peu de ses jambes là où son manteau s'arrête. Il regarde à travers moi et il sourit un peu et il demande s'il peut me montrer quelque chose d'intéressant. J'ai de toute façon une heure devant moi et puis l'homme a l'air plutôt sympa et puis je dis bien sûr, il peut bien me montrer quelque chose d'intéressant mais quoi ? Il sourit mystérieusement et dit que je verrai bien, en fait bon, il faut que je l'accompagne un bout de chemin. Bon, eh bien je vais me promener un peu avec lui. On quitte la rue de Prague en passant devant le magasin de sport Karstadt et on arrive à ce petit parc avec des arbres et des parterres. Il monte sur la clôture haute comme le genou et puis il prend le chemin de graviers et moi derrière lui. Il s'assoit dans l'herbe et croise les jambes et alors on voit ses mollets nus et je m'assois près de lui. L'homme me demande comment je m'appelle, je m'appelle Maria. Il me demande ce que je fais, ce que je voudrais faire etc. Je veux devenir caissière de banque comme ma maman, mais d'abord il faut que j'aille en troisième. Peut-être aussi que j'irai au journal, j'aime bien écrire pour le journal de l'école. Alors il me regarde de nouveau comme à travers, étrange comme il fait cela, aucune idée pourquoi. Viens Maria, on doit continuer il dit. Il se lève et je me lève aussi, il me prend par la main. Je trouve ça un peu con d'être prise par la main, je ne suis pas si petite. J'espère seulement que je ne vais pas croiser des gens que je connais, j'aurais vraiment honte, mais il n'y a personne tiens dans le parc. On quitte le parc et on traverse la rue, aucune auto ne passe de ce côté, étrange car il n'est même pas quatre heures, et en plus on est vendredi. La rue n'est vraiment pas loin de la rue de Prague mais je ne l'ai jamais vue, et pourtant je suis souvent dans le coin, vraiment étrange. Et puis on est devant une vieille maison. L'homme m'indique la porte et dis, vas-y la porte est ouverte. J'ouvre la porte, j'entre, il entre après moi, il ferme la porte. Maintenant on est dans une grande chambre, une lampe en verre avec des bougies descend profondément, et il y a deux fauteuils usés là. Il dit que je dois m'asseoir, il s'assoit sur le fauteuil en face de moi. Il va pouvoir enfin me montrer ce qu'il m'a promis. J'espère bien qu'il ne se moque pas moi et que je ne l'ai pas accompagné tout ce temps pour rien. Qu'est-ce qui se passe alors, qu'est-ce que vous voulez me montrer, je demande. Il dit, ah oui, je n'ai pas oublié, ça arrive tout de suite. Il se lève, il faut que je me lève aussi, et il ouvre une porte et il dit, tu peux chercher ce qui te plaît dans cette chambre, et puis il aurait encore un petit service à me demander. Ce qu'il veut, je lui demande, et il dit, tu dois d'abord te trouver quelque chose. Dans la chambre il y a toutes sortes de fringues, des T-shirts et des pantalons, des chaussures, on se croirait presque à Karstadt, que des trucs pour des filles de mon âge. Mais d'où donc qu'il a tout ça, et à quoi ça lui sert, il a peut-être une fille de mon âge, mais pour une fille seule ça serait vraiment beaucoup. Je lui montre un sweat, il me plaît, je l'ai déjà vu à Karstadt, mais c'était trop cher, ma mère ne me donne pas tant d'argent de poche que ça. L'homme fouille dans la chambre, me donne le sweat, je l'enfile, et on se rassoit. Alors il me met dans la main un verre de jus de cerise et il dit qu'il faut que j'exauce son vœu maintenant. Il fait vraiment ça bizarrement, il doit être un peu dingue. OK, vous voudriez quoi, je voudrais te regarder il dit. Quoi je demande, seulement me regarder comme ça, et il répète mes mots et il dit oui, regarder seulement comme ça. Etrange, je suis vraiment pas si mignonne que ça, que quelqu'un se casse la tête à me regarder comme ça. Bon ben, regardez-moi un coup si vous voulez, mais pas trop longtemps, je dois être à la gare dans une demi-heure. Il sourit et il regarde à travers moi. Pas d'inquiétude, tu y seras. Il me regarde encore bizarrement et puis il secoue la tête, non, pas comme ça, il dit. Comment alors, je demande. Il me saisit par le menton, très doucement, et attire mon visage vers le sien. On est tellement proches maintenant que je peux sentir son haleine. Pour la première fois il me regarde vraiment, il me regarde dans les yeux, directement, et maintenant je vois qu'il a des yeux bleus éblouissants. Mon visage se reflète dans ses pupilles. Je pense, en fait je suis pas si moche, comment ça se fait que j'ai encore aucun copain, presque toutes les filles de ma classe elles ont un copain. A force de le regarder dans les yeux j'ai le vertige, et j'ai l'impression que je me noie dans le bleu de ses yeux.
J'ai dû m'endormir. Quand je me réveille, je suis allongée dans l'herbe du parc. Je pense d'abord que j'ai rêvé une bêtise, mais je remarque alors que j'ai encore le sweat que cet homme bizarre m'a donné. C'était pas un rêve alors. Mon Dieu, j'ai dormi combien de temps, il faut que j'aille à la gare. Je regarde ma montre, il est seulement cinq heures moins le quart, j'ai donc encore un quart d'heure, ça suffit pour aller à la gare. Je longe le chemin de graviers, les graviers crissent, et puis je vole par-dessus la clôture, je ne l'ai pas vue, mais il ne m'est rien arrivé. Mon pied me fait un peu mal et j'ai atterri sur les coudes, mais à cause du sweat à manches longues je ne saigne pas. Et puis je longe la rue de Prague, mon pied ne me fait presque plus mal, et soudain il y a Simon qui est dans ma classe devant moi. Il me plaît mais je crois qu'il me trouve conne, en fait il ne discute qu'avec les autres filles. Alors, tu as bien dormi, il me demande. Je t'ai vue dans le parc allongée, et tu souriais dans ton sommeil c'était mignon. Que Simon dise ça, c'est vraiment un jour étrange aujourd'hui, d'abord cet homme bizarre, ou alors peut-être j'ai vraiment rêvé, et je me suis acheté moi-même le sweat. Parfois je ne sais pas du tout où j'en suis. Tu vas où, me demande Simon après. Je ne lui ai pas répondu si j'avais bien dormi, c'est bête de ma part, mais je suis encore un peu perdue dans ma tête. Il faut que j'aille à la gare, je veux demander aux Turcs si je peux les interviewer. En fait j'écris pour le journal de l'école. Je sais répond Simon. D'où est-ce qu'il le sait je pense, il n'est pourtant pas au journal. Je peux t'accompagner demande-t-il, je t'aiderais aussi à écrire si tu veux. Je crois que je souris de toute mes dents. Bien sûr que tu peux m'aider, peut-être qu'il me trouve sympa en fait. Et alors on va à la gare, il fait beau et chaud, et là-bas je demande, non, nous demandons aux Turcs si on peut les interviewer, et puis Simon m'aide à écrire. Peut-être vraiment qu'il m'aime bien, ouah ! c'est vraiment une chouette journée.


Dresde, Février 2002

Frederik Hartig : fh329355@rcs.urz.tu-dresden.de
Alban Lefranc : alban.lefranc@voila.fr

 

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