immaturité, superstition et déloyauté.
(Johan Huizinga)
I.
D'abord je deviens lourd comme de la pierre, puis je deviens plomb et fer, moi, Bläschen Stompax. Le plus profond de mes entrailles se retourne et ne rentre - tourné vers l'extérieur - plus jamais à la maison. Mon moi se tourne devant son miroir. Il regarde un somnambule très talentueux, le visage d'un homme serpent, le front d'un serpenteur. Du texte croît. Toutes les cellules de mon corps tremblent. Des bruits les mettent en mouvement, les agitent et les secouent. Mon moi, un îlot de calme dans l'océan du bruit. Devant moi, le fleuve, on l'appelle Le reposant, et sur lui des géants de mer tout fumants de vapeur toussent et barrissent. Au-dessus de moi, des oiseaux de métal qui essaient d'atterrir sur mon toit. Et derrière moi - à vol de vue - la porte d'entrée vers la métropole, où se pressent et se poussent des amateurs de tape-cul : puant, râlant, avançant par à coups et se traînant.
Je suis en désintoxication. Mon corps élimine les anesthésiants. Il piétine les poisons loin de lui. Ça me rend nerveux. Ça fait du bruit. Non pas que ça me fasse de l'effet. Non, ça me rend furieux. Je me déchaîne. Sur le gazon. Je me déchaîne sur le gazon de parcs quelconques dans un paysage urbain quelconque. Non pas n'importe lequel. C'est Bourges, mon Bourges. Ça bourges, ou pour être plus précis : le matin bourgeonne à Bourges. L'air est plein : une tondeuse rougit, des autos font un vacarme proche et lointain, quelqu'un creuse là-bas, des cailloux tombent ici sur des plateaux de ciment. Un chien fouineur, des voix d'enfants et - comme toujours - la diversité infinie du gazouillement des oiseaux.
Sur les cordes à linge, des corsages et des draps se bercent dans des vents tièdes. Ils répandent le renfermé hivernal dans le bleu clair du ciel où se détachent les longs préservatifs des petits fils de Lindbergh. Mille et deux insectes dansent près des troncs d'arbres. Ils forment des figures géométriques quand ils entrent en contact.
Et ces pénibles guêpes qui cherchent on ne sait quoi, qui bourdonnent des menaces près des oreilles. Qu'ils soient maudits, ces sbires de mon intranquillité !
Je n'ai rien à dire, si ce n'est que je me fais vieux. Et ce faisant, je ne gonfle pas beaucoup. Je rétrécis même avec l'âge. Je ne rétrécis pas, je m'abêtis. Mon esprit me fait mal ! Mon esprit gèle, se fige et meurt. Le temps, les temps et les époques courent à bride rabattue. Ils s'échappent sous mes yeux. Je sens mon temps venir, la différence entre le temps senti et le temps effectif, ce qui signifie que le temps d'une vie sera expliqué à partir de cet exemple brouillé. Un esclave à contrat de travail qui ne fait rien huit heures par jour ou si peu - un homme en " surplus " comme l'appellent nos épiciers scientifiques - ce glandeur sent couler ces huit heures comme de la résine ou du miel, comme au ralenti, comme une pâte qui gonfle, bien que huit heures à vitesse normale soient belle et bien huit heures. Un autre en revanche, un zombie adrénaliné, écrasé par une meute de rendez-vous, un conducteur d'une voiture de la classe des chefs, un cave de la classe des chefs, à qui le travail jaillit du cul, sentira lui les huit heures couler entre ses doigts comme le sable dans un sablier. A peine cet homme au pas de charge soulève-t-il son crâne à cals au-dessus de ses dossiers que l'année a atteint son but. Une année comme un jour, comme huit heures ! Un jour comme les autres. Seules les coulisses changent devant les vitres de la voiture de la classe des chefs. Tout le reste n'est que galère de roue porteuse, monotonie et train-train. La roue porteuse bien sûr, comme le train-train, est en or pur, en prestige et en puissance. Et la routine. Mais ça ne fait rien - en fin de compte, au tout dernier final.
On observera en guise de conclusion que le glandeur connaît un peu plus de la vie qu'un simple outil multi-usages. Premièrement, il peut s'ennuyer, autant qu'il le veut et le peut, il peut rentrer en lui-même, il peut s'enfouir dans l'affliction, il vit plus longtemps que l'outil car il sent chaque seconde doublement ou triplement, et il la sent sur son propre corps, comme de la résine ou du miel. Qui celui qui le désire en tire la conclusion qu'il voudra.
Je devrais peut-être garder l'écriture pour plus tard, m'asseoir sur les ailes du rêve et décoller, écouter la pluie - une chose est sûre : il pleuvra encore dans cent ans ! - je devrais peut-être jouer avec ma fille, avec Stutzel, soulever le téléviseur, bâiller vers la maison et déménager. Je devrais peut-être apprendre, ne pas boire ni fumer, laisser la fête aux festifs et ronfler un peu au-delà de midi.
Un regard par la fenêtre le trahit : la canaille est de sortie, la canaille s'en va s'amuser. On s'entasse à Pâques, on se frotte les uns aux autres, on se réchauffe. Voici ce qui me semble, à moi qui suis incapable d'en faire autant et qui constate que je ne parviens pas aujourd'hui à saisir les mots dans les livres. Ils s'échappent en glissant des doigts suants de ma cervelle, et mon cerveau souffre et crie.
Une solitude voulue ne dégénère pas en isolement comme un repli où on a été précipité ou dans lequel on a trébuché. Si elle me jette à la campagne, en plein ostracisme, l'expérience de mon moi va peser de tout son poids, massive comme une enclume.
C'est différent si je veux animer un trou perdu, si je sais où je vais et à quoi m'en tenir.
D'effroyables invités s'agitent sur mon seuil, des valets de ferme, des têtes de citrouille. Ils bavassent et ils puent. Quand s'en vont-ils ?
L'horizon brûle. Des électrons sont envoyés en voyage pour que la lumière migraineuse affronte l'obscurité. Des yeux de rapace jettent des faisceaux lumineux sur l'asphalte. Des figures dans l'ombre inquiètent le crépuscule. Des silhouettes se détachent sur un fourmillement d'angles et disparaissent.
L'horizon se consume. L'infinité universelle écrase le ciel et le couvre des brouillards de la nuit. Un pas immense pour l'humanité gronde à travers le silence, il cligne des yeux jusqu'à ce qu'il ait atteint les meilleurs creux de l'air. Des yeux blancs de poubelles habitées s'écarquillent tortueusement sur le néant. De la volaille siffle au-dessus des quartiers Tricorne et la silhouette du héraut de la civilisation tâtonne à la recherche d'un interrupteur.
La semaine se termine. Elle s'achève comme du bétail d'abattoir, comme un hérisson écrasé, un lapin, un cerf. Et moi, est-ce que je vais sortir ? Non, je suis à l'intérieur, plus loin, plus profondément que jamais auparavant. Je reste mon prisonnier. Je ne sens plus mon corps pourtant. J'ai perdu le sens de l'inertie, je ne sens plus le temps de vivre. Je déteste les bons vivants et suis assez bête pour haïr les cons. Le déraisonnable me ronge la raison. Grignotage dans les conduits auditifs, déchirement du cortex. Barrissements de primates, tintement de cloches et carillon quotidiens des casseurs de têtes.
Respirer dans le fossé du temps. Mes voisins de nuit festivent loin de la maison, grands festifs, disciples de l'excitation, de l'électricité. Mes voisins, très durs de l'oreille, se frottent sur les boutons de réglage de leurs télés et de leurs machines à musique. Ils admirent la portée sonore de la bêtise. Mais, si vous permettez, à quoi bon tout ceci ?
Armistice des moteurs le soir, à sept heures et demie. Vingt secondes de silence, avant que le prochain fétichiste du moteur à explosion, le prochain harceleur de mouvement ne passe au-dessus de ma tête, en voiture, en avion et en bateau. Un silence raide et glacial caractérise les polissons du bruit, le silence de l'esprit.

Un autre voisin ne branle pas grand chose. Il le fait en cachette derrière sa main. Il ne cesse de le faire et n'y arrive jamais pourtant. Pour pouvoir jouer, pour maîtriser son instrument, il faut s'exercer. Mais l'apprentissage est un travail pénible, et le travail lui a fait le cadeau d'une allergie. Et c'est ainsi qu'il poursuit sa manie, dans les prochaines décennies comme dans les précédentes, sans s'inquiéter de savoir si d'autres gens écoutent les sons de son instrument ou si les oreilles leur en tombent. Il s'exerce et c'est alors seulement qu'il est lui-même.
Mon voisin, une erreur ; mon voisin, un bar à putes ? Non, une faute de goût. Il a la folie de croire qu'il aime la musique. Lui, fabricant de saucisses et tueur de cochons, il s'imagine, et prétend - quelle honte ! - être artiste. Ouais. Il continue. Est-ce une raison pour persifler des mélodies récupérées ici ou là, sans aucun sens du rythme, sans la moindre structure ? Une chose pareille est-elle permise ? Mon voisin, un horrible persifleur. L'impasse de son instrument ! Un manque de talent talentueux comme expliqué plus haut. Un manque d'inspiration tout à fait riche. Le fabricant de saucisses sifflote dans son trou. Le fabricant de saucisses déverse ses boucles sans fin, ses bandes répétitives.
En fait, je voudrais aller me promener, en plein dans la réalité printanière, devant ma fenêtre dehors. Je veux, je veux, je veux ! Je me pousse vers la porte. Mais non, mes pieds sont lourds comme la Bible, mes muscles en bois comme si l'ivresse m'avait braqué neuf nuits d'affilée, mon estomac - entrepôt de scories - bouché comme une chiotte, et ma masse cervicale aussi muette qu'un ascète indien.
II
Je prends le train une fois par an, une fois...mais celui-ci reste immobile, pour une période affreusement infinie, terrorisé par une alerte à la bombe. A peine point le jour qu'ils deviennent tous cinglés. Putain ! Les contrôleurs flasques et des bandes de ventres mous mâchouillent derrière moi, depuis que le train est à l'arrêt. Les démons de la faim se réveillent quand rien ni personne ne bronche. Ils se glissent dans le silence. Les hommes m'écoeurent dont je ne sens que les mâchoires en action, la langue de vipère sifflant entre leurs dents. Je t'en prie, train, redémarre ! Je ne tiens plus. Et si nous mourrons sous une grêle de bombes, que ce soit à l'heure au moins, au bon moment. Des démons d'enfance sont assis dans mon cou. Des cloportes d'angoisse, des furies du passé et des fantômes niveleurs trépignent sur mon foie, ils m'enfoncent l'âme aussitôt que je pense au ruissellement des trois derniers jours, soixante-douze heures dans l'intestin profond de la province. C'est étrange - non pas de partir à la campagne, où que ce soit, pour se reposer - c'est étrange de hanter le petit tas de terre où on a dit Maman, où on a traîné son premier cartable. Des bosses au cerveau que je croyais repassées depuis longtemps s'ouvrent à nouveau, des couteaux à cerveau pour des automutilations mentales, des lames tranchantes que je m'étais ôtées depuis longtemps sont douloureuses comme autrefois. Quand on a la chance ou le malheur de revenir dans une maison parentale qui n'a pas changé depuis l'âge de pierre, jusqu'à un berceau où vivent des malades de peur, il est de plus en plus vraisemblable que l'âme restera coincée entre une phobie de l'extérieur - le tremblement devant l'opinion des voisins - et une crainte permanente de l'échec. Dans les petite ville, je me ratatine, je me rétrécis jusqu'à devenir un nain, les épaules chargées d'un sac de culpabilité. Je voyage à travers l'espace-temps. Jeté quinze, vingt ans en arrière dans l'étroitesse provinciale, dans l'oppression de la petite ville. Papa diffuse le virus de la petitesse. Papa est prisonnier. Il souffre d'une inquiétude pour la vie. Derrière chaque fenêtre des yeux hostiles, derrière chaque façade ventrue de bourgeois guettent la jalousie, l'envie et les jugements de mort.
Où que j'aille, la hache du temps s'abat. Des fossés creusent les visages de ceux qui éternellement restent en arrière. Des rameurs dans la galère des ratés, depuis l'époque où j'ai détaché mon ombre des rues et des maisons. Des souvenirs pèsent sur tous les chemins. Je sens du refus. Comme autrefois. Les assis permanents continuent de vendre leurs petits pains, ou bien ils ramassent des excréments, balaient les débris et les ombres des chaussées et des trottoirs. La mère Soleil s'est ouverte à moi. Il est temps, temps de fonder du sens. Il faut rassembler ce qui est isolé, élargir le regard et le laisser dériver au-dessus du ciel, de la terre et de l'enfer. Il y a des années, mon vélo m'avait fait rouler en bas d'une pente. Un paysage de campagne se vautrait devant nous, se développait et s'étirait à loisir. Je ne pouvais pas le regarder. Je demeurais en moi, plongé dans une semblable splendeur paradisiaque. Captif et englouti. Dans un moment d'éveil, des lettres immenses se dressèrent devant moi : rêveur !
Un paysage qui s'étirait en vagues douces, plat pour des montagnards, des chaînes de collines dans des nuances de vert décolorées au soleil, avec des champs de blé encore en maturation, avec du colza qui venait de faner, et des révérences qui ceinturaient l'espace.
Les ombres des feuillages flottent sur le papier, sur le chemin de terre, elles flottent pour former une mélodie de courants tièdes.
Le concert des abeilles, de guêpes, des bourdons et des multiples oiseaux qui les dévorent : ils chantent tous ensemble et jouent la symphonie de la création.
Un chêne de mille ans, qui a vu passer les époques et les randonneurs, semble attendre et n'attend rien pourtant. Je lui dis : " Tu as de la chance. Tu sais vivre. Tu rayonnes calme et compréhension. " Le chêne bruisse : " Qu'est-ce que je peux faire d'autre? J'aimerais tellement m'enfuir. "
III
L'air de la ville rend libre. L'air de la ville libère des névroses provinciales. Celui qui ne tient pas à marcher dans les merdes de chien, marche tête baissée à travers les rues. Le nombre de ceux qui traitent leur solitude à coups de cabots est légion. Une raison bien bêlante pour quitter sa cellule.
Si on ne quitte plus sa maison que pour aller prier dans le temple de la consommation, c'est parce qu'on n'a plus d'autre raison pour le faire, comme par exemple - en vrac - un chien. Par peur ou par manque d'imagination, la forme marchandise, la consommation apporte satisfaction et d'une certaine manière, du sens. Echangeurs routiers en plein vent. Une terrasse attend des invités, attend le printemps. Unique et misérable, un drapeau brésilien dépasse d'un pot de fleurs comme un salut oublié.
Les hommes fabriquent des enfants comme des voitures ou des guerres. Ils ne savent pas pourquoi ils le font. Ce faisant ils ne pensent qu'à eux, à l'argent, au pouvoir et au prestige, en bref : à l'aide sociale et à la belle vie. Cette aide sociale s'étend jusqu'à la frontière du terrain occupé. La famille responsable de tout cela importune de nombreux propriétaires. Cette semence de pensée germe chaque matin quand des visages contrariés escaladent des carrosses à moteurs à explosion, quand ils chassent des être vivants minuscules et fossilisés dans un monde innocent, pour que le vacarme recouvre et maquille les bruits de chaînes de leurs carrières d'esclaves, pour que les gaz, la suie et la poussière abrutissent et enivrent leur chagrin, leur âmes malades et froissées, pour que les gaz, la suie et la poussière plantent des ulcères dans leurs corps.
Les hommes se lient par peur de la solitude, ils se cramponnent et s'enchaînent les uns aux autres. Si loin le bonheur d'amour, la passion ! C'est la pulsation qui décide, le cliquetis des battements de cœur. Des sentiments comme s'ils étaient lus, comme s'ils n'avaient jamais été vécus, des sentiments qui remontent à une époque très, très éloignée. Elle est loin, je ne sens plus son odeur. Mais la musique n'a-t-elle pas fait ressusciter ce monde, ce monde des esprits, quand nos visages avaient encore un peu de fraîcheur ? Les pains dansent, quand la mélancolie pousse mollement sa musique dans le ventre.
Foncer avec l'express de la pensée. S'arrêter ou continuer. Ivresse d'images, dissipation. Les pauvres aussi peuvent être riches : riches de temps et d'enfants, de sentiments, de pensées, de santé. Mère Soleil s'est éveillée pour moi. Temps de fonder le sens, temps de retrousser les manches et de bricoler sur les chantiers du sens.
Ça vire à l'avril, à l'été, au printemps au moins. Avril, c'est quand il pleut, que le soleil brille là-dessus et que ploient des arcs-en-ciel. La laideur orne le monde. Des gamins brouillons, du sucre d'extase ainsi que des natures bornées violent les gazons comme les autos les rues. Un homme, une femme, son amant, le père de celui-ci, le patriarche et un chien de garde. Des bouleversés de la bandaison et de la canaille dansante blessent mes yeux et mes oreilles, des agités du bocal et autres hâbleurs, des escrimeurs au miroir insultent ma personne et mes sens. Ne pas râler surtout ! J'ai le droit de continuer. Vivre un nouveau printemps. Frotter la température de sa piaule à l'air frais, rouler sur les voies piétonnes, des papillons à réaction qui décollent et atterrissent, les caresses de Mère Soleil. Je suis un homme comblé si je ne tombe pas en poussière. Pas encore. Salut Mère Soleil, merci de briller pour moi, aujourd'hui encore. Combien de réveils printaniers vivrai-je encore ? Combien de fois encore mes poumons pourront-ils s'emplir de l'odeur des fleurs ? Plus encore que le bonheur, pouvoir vivre des sociétés de l'instant, la mise en scène du quotidien. Ce qui dans les films et sur la scène d'un théâtre coûte tant de peine et une légèreté pleine de contraintes, cela se joue sous mes yeux avec une parfaite évidence et à mes dépens. La vie joue son rôle et j'ai le droit d'être son chroniqueur.
Ça printanise. Des fleurs odorantes fleurissent, toutes les nuances de vert jaillissent du sol, bébé dort, les bourdons bourdonnent, les oiseaux chantonnent. Les nuages et les moutons passent. Les rumeurs et les bruits flottent, grondent et enivrent. Des insectes et des primates peuplent les verdures. Les coureurs de fond ne perdent pas une once de graisse, aussi longtemps et aussi loin qu'ils puissent courir, et quand bien même ils iraient de Murmansk au pôle nord et retour. Ils ne crachent pas les bouchons avec lesquels ils bouchent les trous de leur désir. Ils devraient aller plus souvent aux toilettes. Ça élimine plus que de ruiner les sens des quêteurs de silence. Mais tout doux, mon vieux, et garde le sourire !
Tandis que les futurs forcenés préparent leur entrée sur le champ de tir, les abeilles travailleuses sortent de la pépinière en bourdonnant, et les taupes avancent à tâtons enthousiastes.
Elles envahissent le parc. Les abeilles plantent des notes de gaieté, assourdissent les sens, elles enlèvent les mauvaises herbes et sèment des gazons pour les paresseux, les endormis et les mous de tout poil, des lacs de repos pour les postérieurs et les yeux. Elles combattent les néoplasmes sauvages à coups de couteaux, faux, ciseaux, à coups de couteaux exhibés par des moteurs. Ils braillent et bourdonnent, ils fulminent et foudroient. Les taupes aménagent des chemins, abattent des arbres, creusent des tombes. Une brute de travail, une tête de poêle avec des yeux de braise et un tube en forme de bec est en plein travail devant un hêtre sifflant. Celui-ci est déjà en terre jusqu'aux hanches. J'ai l'impression que le becqueteur à tuyau creuse sa tombe.
Quand mon enfant chie, elle se confectionne toutes sortes de grimaces. Mon enfant est communiste. Elle n'est pas encore tout à fait capitalisée. Les stratèges de la publicité et du style de vie n'ont pas encore pris possession d'elle. Pas encore.
Devant moi un temple ornemental, une rotonde, modèle " reconstruction ". Au centre, ni dieu de pierre ni guide de bronze, pas d'autel, rien qu'un banc circulaire. Le maître d'œuvre a bien appris sa leçon. Après deux incendies mondiaux, les teutons en sont venus à fêter les hommes et non les empereurs, les rois ou les tribuns. Mais déjà des figures lumineuses, jeunes et nouvelles, font signe et des révolutionnaires guettent l'horizon. Des chercheurs génétiques promettent de somptueuses époques. Bientôt les arbres fleuriront à Noël, les concombres, les tomates et les champignons de la centrale nucléaire et de la décharge des déchets spéciaux décoreront nos assiettes. Les expériences génétiques nous fourniront des serviteurs et gardiens, pour offrir aux emparqués des glaces et des boissons fraîches. Nous pouvons compter sur un nouveau monde, un monde de beauté grouillant de robustes retraités et de vieux de deux cent ans. Vieillissement mis au placard, courbes de mort tirées en longueur. Faisons-nous la fête ! Faisons la fête aux hommes sortis de la boîte génétique !
Quoi que nous fassions, courir, faire du vélo, sauter, jouer, nous ne le faisons pas consciemment, nous nous remettons en question après coup, mais pas pendant notre action. Nous agissons comme des buveurs pris de trous de mémoire, comme des égarés, comme des délirants.
Consolons-nous avec une phase de maître Rabelais : " Car le temps qui toutes choses erode & diminue, augmente/ & accroist mes biensfaictz. "
Des coups au cerveau jettent au sol un promeneur. Il n'avait jamais imaginé terminer sa vie dans une flaque d'eau, après soixante, soixante-dix ans de luxe et d'arrogance. Il n'aurait jamais imaginé, après une existence bien au sec, être précipité hors de sa corne d'abondance pour atterrir dans le coin d'un parc. Une femme, une femme en fleurs, cherche à aider ce qui peut l'être encore. Le mourant repose entre les seins d'un fauteuil à oreilles, il sent encore une fois la proximité, la chaleur, l'excitation d'un cœur.
Les hirondelles passent-elles avec les nuages ? Pour aller où ? Se décomposent-ils tous deux ? Se transforment-ils en pluie quand ils échappent à mon regard ? A moins que ma conscience ne les oublie, distraite par un mouvement de tête, découvrant du nouveau ? L'avantage d'être lié au présent, c'est que le passage du temps ne nous conduit jamais vers des mondes d'ennui, car nous oublions si vite. Qui en été se souvient du goût des boules de neige ? En pleine tempête de neige, que connaît-on du plaisir de se dorer au soleil, à part la nostalgie de celui-ci ? A quelle vitesse s'efface le souvenir d'un ami qui n'est plus ici, mais repose ailleurs au-dessus ou au-dessous de la terre ? Ma réponse au changement et à tous les coups à blanc : " ainsi va la vie ! Elle continue, jusqu'à ce que ça s'arrête ! "
Souvent j'achète de vieux mauvais livres, pendant que ma fille dort. J'achète de vieux livres lus et relus, aux pages jaunes, pendant que mon bébé reste immobile. Le plus vieil ouvrage compte cent treize ans, mon enfant huit mois. Je sais que je mourrai si mon corps devait atteindre les cent ans. Cent ans ne sont pas une éternité. Cela me préoccupe depuis ma plus tendre enfance. Cela me ballaste, cela ne m'attriste pas, car je pense à Stutzel. Elle porte le flambeau, elle éclaire l'avenir.
Ces vieux livres lus mille fois me consolent, et leurs dédicaces : dessinées par des mains inconnues, disparues depuis longtemps, et ma fille rêve : il était une fois…Que sais-je de August Braunnaht ? Je sais qu'il est mort, car sa succession est en dépôt dans le magasin du brocanteur Haarbreit Nacktläufer. Là-bas, en pleine fouille et grenouillage au milieu des caisses de livres, je suis tombé sur des restes d'existence de cet homme, des éclats de sa présence évanouie. Un guide de voyage laissait supposer un intérêt, peut-être même une passion pour l'Italie. Et à l'intérieur, un tampon de propriété : " August Braunnaht - professeur - Markt Haag en Basse-Autriche. " Comment un guide de Basse-Autriche arrive-t-il en Basse-Saxe ? A. Braunnaht, professeur, avait-il déménagé, pour des raisons professionnelles ou familiales, du Danube bleu à l'Elbe grise ? En tout cas, il doit avoir changé de lieu de résidence, et être mort loin de sa patrie, car sa succession comprend plusieurs cartons pleins de vieux livres, dans lesquels il a appliqué son tampon, des volumes bon marché de l'époque de 1900 à 1970. Pour cette nourriture de poubelles, même un brocanteur d'arrière-cour comme Haarbreit Nacktläufer ne s'accommode pas de deux mille kilomètres de trajet. Quelques centaines de livres quelconques, les restes d'un homme sans doute pourri depuis longtemps, dont la tombe abandonnée parmi les détritus du cimetière attend d'être récupérée par un tailleur de pierre, pour être nettoyée et polie et porter un autre nom, à côté des dates de naissance et de décès.
" August Braunnaht - professeur - Markt Haag en Basse-Autriche. " On ne saura jamais s'il était instituteur ou professeur de lycée. Son tampon ne donne aucune indication à ce sujet. Il a sans doute fréquenté le lycée et l'université, il n'aurait pas sinon - même au tournant du siècle précédent - pu devenir professeur. D'ailleurs, il n'a plus besoin maintenant de son tampon. L'ex-libris de Monsieur B. est sans doute la dernière preuve de son existence. Les annuaires et les ouvrages de référence ne disent rien sur lui. Des sentiments de faiblesse me montent à la tête, j'ai le vertige quand je pense qu'une encre de tampon me survivra. Qu'est-ce donc qu'un homme ? Sa vie paraît aussi fugitive que celle d'un éphémère. Que savons-nous donc de l'existence, de l'activité et de la transformation de August Braunnaht, si ce n'est que bachelier, il reçut une formation de professeur à l'université et qu'intéressé par l'Italie, il a vécu dans au moins deux endroits du monde ? Les expériences, les apparences, les préférences et les habitudes nous fixent comme des yeux de chats, dans des trous noirs comme des cratères, et elles s'éteignent avec la disparition de ceux qui connaissaient le mort. Mais peut-être n'avait-il pas de connaissances, ou était-il mort pour elles de son vivant déjà, mort, enterré, oublié. Il faut supposer qu'il n'avait pas de parents, et si oui, alors un frère Négligent et une sœur Désintérêt, car Haarbreit Nacktläufer n'aurait pas dû vendre ses livres sinon. Peut-être - comme dernière variante - August B. a-t-il survécu aux siens avant de mourir comme dernier de la lignée, avec les souvenirs et les images d'une époque lointaine, révolue, inaccessible.
La femme en fleurs avec les seins de fauteuil à oreilles, une bécasse à reflets, déploie son fauteuil. Elle se déploie à côté de moi, bien que le parc soit richement pourvu de bancs et jonché de fauteuils où se vautrent des salves de soleil et des veuves noires.
Elle cherche l'oreille d'un taiseux, la proximité d'un hochement de tête et d'un néant. Effrayé par cette complaisance, par cet homme à l'automne de sa vie que son souffle précipite dans le royaume des morts, bouleversé par la proximité de la mort, sa langue jette par-dessus bord toutes les barrières de la bienséance. Je regarde un paysage de vie, pressé dans une conserve de temps, l'existence en grand huit de Dietzi Zubehör, l'écrivaine journalière. Sous mes yeux se déploie un palmier solitaire du désert, une quêteuse, une droguée du désir, une adoratrice de Vénus. Le sésame de la bécasse à reflets s'appelle Dutzi Dackadacka, un nom qu'elle va chercher dans la cave de son moi, qu'elle arrache à son trou de douleur. Diezi Zubehör peint le portrait de son sauveur dans le sable du parc : une brute de travail, une tête de poêle avec des yeux de braise et un tube en forme de bec. Mes instants migrent vers le hêtre sifflant. On ne voit plus de la taupe que sa tête de poêle. La femme en fleurs, qui a suivi la voie de ma vision, se lève avec ses seins de fauteuils à oreilles. Puis, sans un regard en arrière, sans un salut, elle s'en va. Mon enfant s'éveille. Temps des démons pailleurs et beugleurs de la faim, temps du retour par le Windkanal. Alors que je m'apprête à me tourner pour bailler et m'en aller, j'aperçois Dutzi Dackadacka, seule, sans accessoire. La brute de travail, la pelle sur l'épaule, rentre tranquillement dans sa pépinière. Les doubles objectifs de la caméra de sa tête de poêle éblouissent et rougeoient, ils brûlent, ils se consument.