‹‹‹ No 5 - La Banque / Die Bank
 
 
Le banc de coraux
Frederik Hartig, Traduction: Marina Barré, Alban Lefranc

Nous sommes assis dans la cave et nous attendons. Un homme va et vient au-dessus de nous, ses béquilles frappent le sol. Toc. Toc. Ensuite il viendra nous chercher. Partout autour, c'est la nuit noire. Ensuite il viendra nous chercher, je le sais. - Schmitt, tu délires, tu as de la fièvre. Il n'y a pas d'homme avec des béquilles. Ce sont des signaux. Ils frappent et nous frappons en retour. Ils ne nous ont pas laissés tomber. - Lindner, je ne te vois pas, je ne vois pas les autres. Est-ce que vous êtes encore là? - Nous sommes encore là. Viens, je pose mon bras autour de tes épaules, et tu pourras sentir que je suis à côté de toi. - Il fait si sombre, Lindner, que j'ai oublié où je suis. - Ça va aller, ils savent que nous sommes ici. Ils savent que nous sommes encore en vie, et ils vont nous ramener à la lumière. - Tu ne peux pas les appeler et leur dire de rapporter quelque chose à manger? Quelque chose de frais, une pomme ou une orange. - Schmitt, les portables ne fonctionnent pas ici, on ne capte pas, il n'y a pas de réseau. - Pas de réseau? Nous sommes tombés dans le piège qu'ils nous ont tendu. Nous avons glissé dans les mailles du filet, c'est aussi simple que ça. J'ai peur, j'ai de l'eau jusqu'aux genoux, et c'est si difficile de respirer. Je meurs de froid et je suis en nage. Je ne comprends pas ce qui se passe. C'était peut-être une toile d'araignée vénéneuse? - Schmitt, tu as de la fièvre, reste calme, reste calme. Ils vont nous ramener à la surface, à la lumière. Après, tu pourras manger plein de pommes. Ne pense pas à ici, pense à quelque chose de bien. Tu m'avais parlé de tes vacances sur l'Ile Maurice, tu te rappelles? Tu n'as qu'à penser à ces vacances. - Ce n'est pas là-bas que j'aurais pu mourir de froid. Sonja portait cette robe claire, et quand il y avait des nuages nous allions de l'autre côté de l'île, où il y avait du soleil. Nous avons bu de l'eau de vie de litchi, nous avons regardé les étoiles. La Croix du Sud. La musique. Puis nous avons fait de la plongée avec un tuba, tu sais ce que c'est qu'un tuba, Lindner ? C'est un tuyau par lequel on respire quand on est sous l'eau. On s'immerge et on retient l'air très longtemps. Quand tu remontes, tu dois souffler et l'eau jaillit du tuba comme pour une baleine et tu peux reprendre ta respiration. On a vu des coraux, d'immenses bancs de coraux, l'eau était chaude, très chaude, c'était comme de flotter. Il y avait partout de petits poissons multicolores. Lindner, tu es toujours là ? Je veux te montrer les coraux, j'en ai ramené, attends, je te les montre. - Schmitt, reste assis, tu ne peux rien me montrer ici, il fait trop sombre. Tu entends comme on frappe ? Ils sont tout près. - Ils vont venir alors ? ils vont nous emmener avec eux ? - Oui, et après tu mangeras autant de pommes que tu veux. - Mais où est-ce qu'ils vont nous emmener ? est-ce qu'ils vont nous faire du mal ? - Schmitt, n'aie pas peur, ils vont nous libérer, ils se fraient un chemin jusqu'à nous à travers les pierres, ils creusent un puits jusqu'à nous. Ce sera bientôt fini. Reste calme, on va s'en sortir. Raconte, raconte encore l'île Maurice. - Est-ce que je t'ai déjà parlé de Sonja ? On a voyagé en car, et le conducteur a oublié de nous dire où il fallait descendre, et alors on a continué à rouler encore et encore. Sonja était assise à côté de moi, avec sa robe claire. Ça frappe, il y a quelqu'un au-dessus qui frappe avec sa béquille sur le sol et il a une voix blanche : je viens vous chercher, je viens vous chercher. Sonja sait-elle que je suis ici ? Sonja, on était sous l'eau, toi et moi, les coraux s'éclairaient sous l'eau. Tout n'était que scintillement bleu et vert, et puis les coraux rouges aussi, Sonja, ne t'en va pas, il faut que tu me réchauffes, je ne vois pas ta robe, dis moi Sonja, suis-je aveugle, ai-je encore des yeux ? - C'est moi, Lindner. Sonja n'est pas là, elle va bien. Tu seras bientôt auprès d'elle. Je suis sûr qu'elle remettra sa robe claire. Elle est gentille, elle te prendra dans ses bras, elle te serrera fort. - Il y a de l'eau partout, mes pieds sont mouillés, mes genoux sont mouillés, j'ai de l'eau jusqu'à la tête, je ne peux plus respirer. Tout est tellement humide, il fait si froid, il fait si chaud. Sur l'île Maurice, l'eau était verte et bleue. Lindner, dis à Sonja que je ne n'aime pas l'eau noire, que les coraux sont dangereux, qu'ils sont pointus et très coupants , que ce ne sont pas des bancs, mais des riffs, les bâteaux se fracassent là-dessus, tu risques de te couper Sonja, tu dois faire attention, ne nage pas trop près. Est-ce que tu entends l'hélice du bateau ? Toc toc. Sonja, j'ai faim, j'ai soif, je veux m'allonger, mais tout est tellement humide ici. Si je pouvais m'endormir, l'eau courrait par au-dessus de ma tête. - Schmitt, c'est bientôt fini. Plus que quelques heures et on va rentrer chez nous. Tu n'entends pas ? les coups sont plus forts maintenant. Ils sont déjà tout près de nous. L'eau ne monte plus depuis deux jours. Il ne faut pas avoir peur. Tout va bien. Il n'arrivera rien à Sonja. C'est une femme intelligente, elle sait qu'on risque de se couper sur les coraux. - Je suis tout secoué Lindner, retiens-moi, ne pars pas. Tu dois me serrer fort. Nous allons chercher des coraux, et nous ferons bien attention de ne pas nous couper. Quand je serai à nouveau auprès de Sonja, je t'offrirai un corail rouge. Il faudra que tu le mettes sous une cloche de verre, et alors il ne pourra faire de mal à personne. Tu me promets de le mettre sous une cloche de verre ? - Oui, c'est promis. Essaie de moins parler. Tu respires trop vite. Essaie de te calmer. - Tu entends ça ? Toc toc. La béquille. Est-ce qu'on peut entendre une béquille frapper au fond de la mer ? Les coraux vont déchiqueter la béquille et le vieil homme va s'écraser sur les coraux. Et le vieil homme va mourir. Et le scintillement sera bleu. Il faut que j'aide l'homme aux béquilles, il ne doit rien lui arriver. Je sais nager, j'ai des palmes. Je prendrai une béquille dans chaque main, je les mettrai sur le sol, là où il n'y a pas de coraux. Le sable y sera doux, il n'y aura plus de toc toc. Il faut que je l'aide pour que les coups cessent. Il ne faut pas que je reste assis ici, Sonja ne serait pas contente, elle a dit que je ne dois pas boire autant d'eau de vie de litchi, mais j'avais l'impression de flotter. Et le bus a continué de rouler, toujours et encore et puis il est reparti avec Sonja. Je nagerai jusqu'à elle, elle est certainement de l'autre côté, elle n'aime pas ça, quand il fait si sombre, elle est de l'autre côté, là où il y a de la lumière. - Schmitt, reste ici, on peut seulement attendre. Attendre et c'est tout. Mais ils seront bientôt là. Il ne faut pas que tu bouges autant. Nous devons économiser l'oxygène. Calme-toi. Ecoute, mon bras me fait mal parce que tu remues sans arrêt. Imagine que c'est le bras de Sonja, ça te calmera. Quand on sera sortis, on fera une fête avec Sonja, on dansera. On sera bientôt sortis. Mais tu dois arrêter de remuer. Il ne nous reste plus que très peu d'air, tu dois te calmer. - Mais je ne te prends rien ! Je ne vous prends rien ! Je veux seulement nager jusqu'à la lumière, jusqu'à Sonja, je ne fais de mal à personne, lâche-moi. Lâche-moi ! Je nage, je sais nager, est-ce que tu entends les clapotis, l'eau est chaude, c'est bien, Sonja, oui Sonja, au fond il y a plus de lumière, et puis tu m'attends, hein, au fond il y a plus de lumière. Schmitt s'agite, il rentre ses deux pieds dans l'eau, mais Lindner l'entoure de ses bras, la main sur son épaule, et il le tire vers lui. Calme toi, reste calme, Schmitt. Tout va aller mieux. Ces dernières heures, il y avait seulement la nuit noire, mais tu entends les coups, ils sont plus forts maintenant, si tu écoutes bien tu pourras entendre le marteau piqueur. Les sons sont encore étouffés, mais tu entends le grondement. Si je pose ma main sur la roche et que je me concentre, je peux sentir le grondement des marteaux. Ils savent que nous sommes ici, et ils ont travaillé jour et nuit, ils seront ici bientôt, bientôt. Schmitt s'arrête, sa tête est retombée contre sa poitrine, Lindner le sent quand il lui passe la main sur la tête. Il tire Schmitt vers l'arrière afin qu'il s'adosse contre la paroi, il le soutient avec son épaule. Comme ça il peut reposer son bras. Sommeil. Sommeil du noir au noir. Le grondement est de plus en plus fort. Et toujours ces coups. Noir et noir. Puis des pierres tombent. Lindner sursaute. Schmitt, tu entends, ils sont là, ils nous ont trouvés ! Il lui caresse l'épaule tendrement. Maintenant tout va bien, ils nous ont trouvés. Schmitt revient à lui lentement, il pousse des cris inarticulés comme s'il venait de sortir d'un rêve. Schmitt, nous sommes sauvés, tout va bien. Il faut encore attendre un tout petit peu, et puis ils nous enverront un kit de survie, tu vas l'avoir ta pomme. Schmitt se balance d'avant en arrière comme le balancier d'une horloge, deux fois par seconde, d'avant en arrière. Lindner prononce de courtes phrases toujours et encore : Nous sommes sauvés. Ils sont là. Nous serons bientôt sortis. Bientôt. Schmitt répète : Bientôt. Le kit de survie descend par la cavité, du liquide et du minéral. Pas de lumière, Lindner, s'il te plaît, pas de lumière. - Non, pas de lumière, je ne ferai pas de lumière. On élargit le puits pour que la capsule qui doit emmener les prisonniers puisse passer. Schmitt d'abord, il se presse dans la capsule, ils le tirent vers la surface. La nuit. Ils m'extraient de la nuit vers le jour, me ramènent vers le réseau, vers les pommes, vers Sonja, le soleil. Tout va devenir très lumineux, mes yeux vont d'abord me faire très mal, je vais devoir les plisser très fort, et puis, lentement, je vais les ouvrir. Je vais voir le ciel, le soleil. Je vais me reposer tranquillement, je vais savourer l'air pur. Ce sera bien dehors, j'irai pêcher des coraux avec Sonja, sur l'île Maurice. Je la protégerai pour qu'elle ne se coupe pas à ces coraux coupants. Tout ira bien, tout ira bien. Lindner est assis dans le noir, il entend la capsule qui râpe contre la roche, il les entend qui tirent Schmitt vers la surface. Il pense à Sonja et à son si beau rire, à Sonja qui est morte, Sonja qui a eu cet accident. Il y a longtemps que Schmitt n'en avait pas parlé, c'est seulement maintenant qu'il a reparlé d'elle comme si elle était encore en vie. Ici, tout au fond, Lindner l'a laissée recouvrer la vie. Assis dans le noir, Lindner pense à Sonja qui est morte, à Schmitt et aux coraux, et soudain, il voudrait que la falaise s'effondre sur lui.

Dresde, 2004

Frederik Hartig: sur l'auteur
Marina Barré: sur l'auteur
Alban Lefranc: sur l'auteur

 

   
© 2004   das gefrorene meer - la mer gelée