Altpieschen - Exposé
Bernd Kilian, traduction : Alban Lefranc
Photo: Bernd Kilian

 

La situation architecturale

Le complexe Altpiechen 5-15 fut conçu par l'architecte urbain Hans Erlwein comme un asile pour les sans-abris. Hans Erlwein fut actif à Dresde de 1905 à 1914 et construisit dans cette période de nombreux bâtiments, industriels dans leur grande majorité, et très représentatifs de Dresde encore aujourd'hui (le gazomètre de Reik qui doit être utilisé prochainement comme scène de théâtre, les abattoirs de Ostra Gehege qui sont devenus surfaces de foires, le réservoir etc.). L'architecture d'habitation n'était pas sa spécialité et le carré de Altpieschen fait exception dans son œuvre.

On peut entrer dans l'aire par deux portes, entre lesquelles on trouve un petit bâtiment, où se trouve aujourd'hui le bar Destille. A droite et à gauche des portes, il y a des bâtiments d'habitation plus grands, où l'on peut pénétrer de l'intérieur du carré. C'est ici, pour ainsi dire sur le seuil, que le concierge a son l'arrière-cours bureau. Les portes indiquent bien que le carré, autrefois plus nettement encore, est séparé du monde extérieur et qu'il ne forme pas un espace public. Derrière cette délimitation que font les portes, les murs et le bâti, se trouve le véritable complexe qui nous intéresse, sous la forme d'un fer à cheval s'ouvrant vers les portes. Sur les côtés intérieurs et extérieurs de ce fer à cheval se trouvent de nombreuses entrées qui mènent aux cages d'escalier des bâtiments de deux étages. Il y a un passage à l'autre extrémité.

Bien que le carré ait conservé un certain caractère de ghetto, Altpiechen 5-15 possède les propriétés d'un espace public. Deux institutions sociales ont installé ici leur adresse pour les urgences : un centre d'aide aux familles que fréquentent des mères et leurs enfants, et un organisation pour la jeunesse de Outlaw GmbH (la société Outlaw), où se retrouvent des enfants et des adolescents de 8 à 20 ans. Le principal point d'attraction demeure le hangar de meubles, un point de vente et d'achat pour des marchandises d'occasion, qui jouit d'une certaine renommée et fournit un peu de travail à quelques habitants du quartier.

Les habitants

Les habitants du carré sont en majorité des gens âgés et alcooliques, qui vivent d'aides sociales ou de la retraite. Pour la plupart ils vivent seuls, dans les petits appartements non assainis, dépourvus de salles de bains, équipés de fourneaux à charbon. Ce sont tous des originaux ; qu'on travaille ou qu'on habite là-bas, on fait très vite la connaissance de la plupart d'entre eux. Un sentiment social complexe les lie les uns aux autres, qui n'est pas seulement de solidarité et de sympathie. Pour autant, les gens là-bas ont beaucoup de choses en commun, avant tout l'été, quand la vie tout entière se déroule dans la cour intérieure du fer à cheval. A cette première population se sont ajoutés, dans les dernières années, à l'initiative de la Maison Nord-Ouest, quelques étudiants. L'attrait de l'aventure et les loyers modérés (sans compter pour les nombreux étudiants en musique la possibilité de répéter sans limite) ont attiré les jeunes gens. Pour autant la plupart ne restent pas plus d'un an dans le carré.

C'est une relation de plusieurs années qui me lie à l'objet décrit ici. Quand je suis arrivé à Dresde en 1992 pour y faire des études d'art, je ne savais pas comment les financer. Par hasard (lors d'une visite au hangar de meubles [mentionné plus haut]) j'ai découvert le centre de Outlaw, et du fait de ma première formation comme travailleur social, j'ai posé ma candidature pour un poste de dix heures hebdomadaires. J'ai conservé cette place, avec quelques interruptions, pendant toutes mes études et au-delà. Pendant les huit années de mon travail là-bas, j'ai fait la connaissance de beaucoup des habitants. Quelques-uns ont déménagé ou sont morts, mais beaucoup sont restés dans le carré, comme de véritables institutions, Charlottes par exemple et ses chats, qui est une importante source d'informations sur les événements locaux, ou Herbert, le livreur de bois à brûler.

C'est de ces personnage uniques que le film parlera. De cette exceptionnelle situation architectonique et spatiale, et des mouvements qu'y font les hommes.

Mise en film

D'un point de vue stylistique, le film aura surtout pour contenu l'absence d'action. Rien ne se passe, et c'est le repère essentiel pour décrire ce carré. Ce « Rien ne se passe » sera traduit par des plans longs. Grâce à ceux-ci, filmés en principe à partir d'une caméra sur pied, on essaiera de traduire la densité d'impressions que produisent les lieux. Les gens se tiennent dans le cadre de l'image, ou le traversent, comme sur une scène. On peut croire que de telles situations ont été mises en scène, on peut les trouver inauthentiques (il serait peut-être même intéressant de les mettre - effectivement - en scène) ; mais il s'agit surtout de souligner que nous ne faisons pas ici une documentaire classique.

On enregistrera le son en sus des images, et ce sera un principe de travail que de ne pas le traiter de façon synchrone. Ce sera tout à fait clair quand les personnes sont filmées en gros plan et racontent quelque chose. Ce procédé ne permet pas seulement une plus grande liberté dans les prises et l'assemblage du son et de l'image, c'est aussi un rappel de la thèse, selon laquelle rien ne se passe ici, rien n'est dit de vraiment important. Si les gens pendant les prises contre toute attente affirmaient des choses qui m'intéressent, je préférerais lier ce son à un écran noir, plutôt qu'aux images de ceux qui parlent, et éviter ainsi la situation classique de l'interview.

Le film doit être tourné en 16 mm et durer environ 40 minutes. Ce matériel conviendrait le mieux, dans sa matérialité, à la situation de départ, qui renvoie à une époque révolue et appelée à disparaître, car le carré doit être rénové. La couleur renvoie à la réalité, et convient mieux à mon exigence d'austérité formelle qu'un noir et blanc romantisant. Les prises de son et d'images doivent être terminées pour l'automne 2000, tout pourrait été achevé au début de 2001.

Dresde, 2000

Bernd Kilian : bernd.kilian@web.de
Alban Lefranc : alban.lefranc@voila.fr

© 2002   das gefrorene meer - la mer gelée