michon Michon: La Grande Beune
(Editions Verdier, 1996)

Je ne crois guère aux beautés qui peu à peu se révèlent, pour peu qu'on les invente; seules m'importent les apparitions. Celle-ci me mit à l'instant d'abominables pensées dans le sang. C'est peu dire que c'était un beau morceau. Elle était grande et blanche, c'était du lait. C'était large et riche comme Là-Haut les houris, vaste mais étranglé, avec une taille serrée; si les bêtes ont un regard qui ne dément pas leur corps, c'était une bête; si les reines ont une faon à elles de porter sur la colonne d'un cou une tête pleine mais pure, clémente mais fatale, c'était la reine. Ce visage royal était nu comme un ventre: là-dedans les yeux très clairs qu'ont miraculeusement des brunes à peau blanche, cette blondeur secrète sous le poil corbeau, cette énigme que rien, si d'aventure vous possédez cers femmes, ni les robes soulevées, ni les cris, ne dénoue. Elle avait entre trente et quarante ans. Tout en elle était connaissance du plaisir, celui sans doute qu'on entend d'habitude, mais celui aussi qu'elle dispensait à tous, à elle-même, à rien quand elle était seule et ne se voyait plus, seulement en posant là le gras de ses doigts, en tournant un peu la tête et alors les sequins d'or qu'elle avait aux oreilles touchaient sa joue, en vous regardant ou en regardant ailleurs, et ce plaisir était vif comme une plaie; elle savait cela; elle portait cela avec vaillance, avec passion. Allons, on ne peut en parler; non, ça n'est pas né de l'argile: c'est comme le battement furieux de milliers d'ailes en tempête et il n'y a pas pourtant de matière plus comble, plus lourde, plus enfermée dans son poids. Le poids de ce mi-corps somme toute gracile en dépit de l'évasement des seins était considérable. Des paquets de cigarettes bien rangés derrière elle l'auréolaient. Je ne voyais pas sa jupe. C'était pourtant là derrière le comptoir, démesuré, insoulevable. La pluie brusque dehors fouettait les vitres: je l'entendais crépiter sur cette chair intacte.